Critères pour une théorie de l’émancipation

Critères pour une théorie de l’émancipation

Quel est le meilleur cadre théorique pour critiquer le capitalisme? Pour comprendre l’oppression des femmes? Pour outiller la réflexion sur le projet social que nous voulons? Et surtout, pour aider les militant-e-s à établir des stratégies qui sont susceptibles de faire naitre le changement voulu?

Ce billet présentera les critères qui doivent guider l’évaluation et la création d’une théorie de l’émancipation. J’argumenterai qu’une telle théorie doit être simple et proche du sens commun, elle doit mettre l’emphase sur les changements possibles via l’action collective, permettre de comprendre à la fois les niveaux macro et micro et elle doit être vraisemblable.

La théorie comme carte

Pour bien comprendre la nature des théories, il est utile de les comparer à des cartes géographiques. Une carte est une représentation symbolique du réel: on abstrait les éléments de terrain, les routes, les édifices, les trajets maritimes, on les représente par des lignes et des formes géométriques de différentes couleurs. Une carte ne peut représenter parfaitement l’ensemble du réel: on exclut d’emblée un ensemble d’éléments pour se concentrer sur les portions les plus utiles de celles-ci. Cette simplification est essentielle pour que la carte soit lisible et pratique. Une carte doit aussi être vraie – ou du moins vraisemblable – pour accomplir sa fonction. Si elle ne correspond pas au terrain qu’elle représente, elle induira son lecteur en erreur. Cette correspondance n’est toutefois jamais parfaite, car la simplification du réel implique nécessairement une approximation. La distance entre deux rues ou encore les contours d’une rive peuvent être décalés de plusieurs mètres par rapport au réel. Néanmoins, l’approximation est suffisante pour guider la touriste dans une ville qu’elle ne connait pas.

Tout comme la carte, une théorie est une abstraction du réel qui vise à simplifier le réel pour guider nos interactions avec celui-ci. Aucune théorie ne peut représenter l’ensemble des dynamiques à l’oeuvre dans le réel, et aucune personne n’est capable de saisir l’ensemble de l’appareil théorique le plus avancé disponible à l’humanité pour agir au quotidien. À cet effet, les théories sont construites pour répondre à des problèmes spécifiques, un peu comme les cartes représentent des régions spécifiques et des aspects sélectionnés de cette région (soit les routes, le transport en commun, la topographie, ou encore le profil socioéconomique, etc.).

L’analogie de la carte permet d’identifier deux critères d’une théorie: sa correspondance au réel (vraisemblance) et son utilité en lien avec le problème pour lequel elle a été créée. Et comme une carte, plusieurs théories portant sur le même objet (une même région) peuvent le représenter de manière différente en fonction de l’objectif de la théorie. Chacune de ces théories peut avoir un degré de vraisemblance similaire, bien qu’elles dépeignent de manière différente le même objet.

Reconnaitre cela peut parfois régler certains dialogues de sourds entre écoles de pensées qui, bien souvent, ne cherchent pas à régler les mêmes problèmes. D’autant plus que le degré de vraisemblance en sciences humaines est nettement plus bas qu’en sciences naturelles. L’incertitude introduite par les capacités réflexives de l’être humain, l’impossibilité de séparer les individus de leur société et la difficulté de la récolte de données posent des limites importantes sur le degré de vraisemblance possible.

Il faut alors admettre que, bien souvent, les théories concurrentes au sein du monde académique n’ont pas d’avantages évidents l’une par rapport à l’autre sur le plan de la correspondance au réel. Les partisans d’une école vont bien évidemment défendent corps et âmes leur perspective, et comme aucune théorie n’explique l’entièreté du social, il est toujours possible d’attaquer la perspective adverse en pointant ses angles morts.

Cela ne veut pas dire que toutes les théories sont bonnes. Certaines sont clairement supérieures à d’autres, tant sur le plan de leur utilité que de leur vraisemblance. Mais parmi les meilleures d’entre elles, il est parfois difficile d’établir une hiérarchie.

Critères pour une théorie de l’émancipation

Ce qui distingue fondamentalement les théories de l’émancipation des autres théories en sciences humaines est leur objectif. Elles visent à comprendre le social dans le but d’offrir des outils pour agir dans une perspective émancipatrice. Les marxismes, les théories anarchistes, la théorie postcoloniale, les théories féministes, la théorie critique ou même certaines théories libérales sont des théories chargées normativement autour d’un idéal d’égalité à réaliser.

Or, si l’on partage la prémisse d’un idéal égalitaire à atteindre, qu’est-ce qui devrait nous pousser à choisir telle perspective plutôt qu’une autre?

D’une part, et sans surprise, le critère de vraisemblance s’applique tout autant pour ces théories. Elles doivent offrir un modèle qui correspond autant que possible aux dynamiques sociales à l’oeuvre, au contexte sociohistorique et aux comportements des êtres humains. Tout comme une carte erronée, une théorie fautive guidera ses adhérents vers des culs-de-sac ou des chemins allant dans le sens contraire de leurs intentions. C’est souvent presque uniquement sur cet aspect que les débats universitaires ont lieu. Notons, d’ailleurs, que la pratique politique est souvent riche d’enseignements sur le plan de la véracité (bien qu’on ne puisse pas automatiquement généraliser sur la base d’expériences anecdotiques).

La question de l’utilité d’une théorie de l’émancipation est beaucoup plus rarement abordée explicitement dans les cercles universitaires. Pourtant, il s’agit d’un critère fondamental: si une théorie de l’émancipation existe, c’est pour servir d’outil aux opprimé-e-s. Une carte vraie, mais inutilisable, ne permet pas d’arriver à destination.

Sur ce plan, une théorie de l’émancipation a une particularité par rapport aux autres théories: elle doit pouvoir être comprise et utilisée par le commun de mortels. La physique électrique n’a pas besoin d’être comprise par la majorité pour informer les ingénieurs des règles du monde physique à maitriser pour créer des ordinateurs utilisables au bénéfice de tou-te-s. Il en va de même pour la plupart des sciences naturelles. Or, l’émancipation collective, l’égalité, la démocratie prise en son sens le plus fort, présuppose que l’agir politique ne soit pas le fait d’une poignée d’experts.

Cela ne signifie pas que la théorie de l’émancipation doivent être comprise jusque dans ses moindres détails par n’importe qui. Au besoin, la théorie doit pouvoir rendre la complexité de certains phénomènes sociaux dont la maitrise prend souvent de longues années d’études. Mais les principes généraux d’une théorie de l’émancipation, les grands guides qui permettent d’agir au quotidien, doivent être suffisamment simples pour pouvoir être compréhensible par des gens sans études universitaires. Pour satisfaire au critère de vraisemblance, cette version « simple » de la théorie doit être une approximation suffisante de la réalité (pour évaluer cela, il serait possible de comparer cette version simple avec d’autres théories, lorsque prise à un niveau similaire).

À partir de ce principe, un critère important pour comparer des théories de l’émancipation serait de demander: quelle est la manière la plus simple d’expliquer un phénomène social donné pour un niveau de vraisemblance similaire?

Au-delà de la simplicité, la capacité d’une théorie à être comprise par la majorité dépend aussi de la proximité qui existe entre la théorie elle-même et le sens commun. Plus une théorie de l’émancipation développe un lexique et une manière de réfléchir propre qui lui est propre, plus elle s’éloigne du sens commun et plus il faut se commettre à un effort intellectuel de longue durée pour l’appréhender. Dans la mesure où il est possible d’utiliser des concepts d’utilisation déjà courante parmi la population pour arriver à des résultats similaires en termes d’explication critique, il est tout simplement préférable de le faire. De même, si de nouveaux concepts doivent être construits, ceux-ci devraient autant que possible être explicables facilement à partir du sens commun.

Déjà, sur la base de ces deux critères, il apparait que la gauche universitaire contemporaine tend à utilisé ou à produire des théories difficiles à comprendre sans études avancées. Par exemple, la théorie de la valeur utilisée par Marx faisait parti du sens commun au 19e siècle, mais elle prend aujourd’hui plusieurs longues séances à expliquer aux étudiant-e-s, car elle n’a plus court en dehors des cercles marxistes. L’ouvriérisme de Marx induit aussi un fossé historique qui brouille la compréhension de son concept de classe dans les économies post-industrielles. Or, les tentatives universitaires qui visent à actualiser Marx et à le sauver de ses critiques tendent à complexifier encore plus l’analyse. Les relectures à la sauce hégélienne sont parmi les plus difficiles à comprendre en dehors des cercles universitaires (et pour les universitaires aussi à vrai dire). Cela ne veut pas dire que cette approche soit invalide d’amblée, mais si la lecture d’Hegel était répandue dans les cercles intellectuels de l’Allemagne du 19e siècle au moment où le Parti social-démocrate a popularisé Marx, elle est aujourd’hui extrêmement marginale. Or, il faut qu’une couche importante de la population puisse maitriser rapidement une théorie de l’émancipation pour qu’elle puisse être enseignée à large échelle.

Sur ce plan, les théories de la gauche postmoderne sont bien pires: s’il est si facile de dépeindre la gauche des campus américains comme déconnectée de la réalité, c’est bien parce que le langage et la manière de pensée développé par les approches postmodernes sont impossibles à saisir pour quiconque n’a pas évolué dans ce milieu. Cela ne signifie pas que le corpus des auteur-e-s poststructuralistes et postcoloniaux n’a rien à nous apprendre. Au contraire, certaines de leurs critiques sont fondamentales et doivent être intégrées. Il faut lire Derrida, Foucault, Deleuze, Spivak et Butler, il faut prendre le temps d’intégrer leurs points forts. Mais ces écrits ne peuvent être le fondement d’une théorie de l’émancipation, ne serait-ce parce qu’ils sont extrêmement difficiles d’accès, qu’aucun de leur ouvrage ne permet d’avoir une vision synthétique et systématique des oppressions, et qu’il faut des années d’études pour maitriser l’ensemble du corpus et commencer à réfléchir sérieusement dans leurs termes.

Un autre critère lié à l’utilité d’une théorie de l’émancipation concerne le rôle qu’une telle théorie donne à l’action individuelle et collective. Je parle ici du vieux débat entre structure et agentivité. Une théorie de l’émancipation doit pouvoir offrir un guide qui indique comment l’action collective des opprimés peut améliorer la société. Les variantes du marxisme les plus structuralistes – où la dynamique du Capital est conçu comme une force sociale désincarné qui s’impose sur la volonté des êtres humains de toutes les classes (ex.: Théorie critique de la valeur) – ou encore ses versions téléologiques – où la marche du l’histoire mènera inévitable au communisme (ex.: Kautsky) – sont d’excellents contre-exemples: des théories qui n’offrent peu ou pas outils sur comment agir pour transformer la société. Une théorie de l’émancipation ne doit pas nier les dynamiques structurelles à l’oeuvre, mais elle doit expliquer le processus d’émergence de ces structures à partir de l’action collective (celle de l’élite par exemple, ou de ceux et celles qui résistent, etc.).

Finalement, une théorie de l’émancipation doit offrir des outils permettant d’analyser à la fois les phénomènes sociaux de grande envergure que ceux qui surviennent à des échelles plus locales. Comprendre les processus d’accumulation du capital et les forces du marché, par exemple, est crucial pour la gauche contemporaine. Mais une théorie dont les outils conceptuels sont taillés sur mesure pour n’expliquer que ce processus aura du mal à offrir des outils permettant de comprendre comment s’organiser à l’échelle d’un milieu de travail ou d’un quartier par exemple. Le marxisme est d’ailleurs traversé par une telle faille: les outils développés par Marx sont avant tout utiles pour comprendre les processus macro-sociaux. Les concepts utilisés dans la pratique quotidienne des organisations socialistes et communistes sont donc d’un autre ordre, et elle se trouve plutôt formulée par des leaders politiques comme Lénine ou Trotsky. Les concepts de classe sociale, la théorie de la valeur et la critique de l’exploitation, par exemple, ne permettent pas de comprendre les dynamiques au sein d’un Parti. Et il faut faire des amendements majeurs aux textes de Marx pour obtenir une compréhension satisfaisante de l’oppression des femmes et du racisme. Les concepts liés à la pratique du Parti, comme l’idée du centralisme démocratique par exemple, sont alors forgés sur une logique distincte par des dirigeants de parti qui cherchaient avant tout à organiser une révolution armée dans un contexte de répression intense. Cette rupture a historiquement permis de dissimuler les rapports de pouvoir au sein des partis révolutionnaires. À l’inverse, les identity politics qui prévalent dans plusieurs cercles de gauche aux États-Unis offrent des outils pour comprendre les rapports de pouvoir au niveau des interactions sociales en individus, mais permettent difficilement de comprendre les dynamiques de pouvoir à l’échelle macro-sociale. Il en résulte alors une faiblesse stratégique majeure sur leur capacité à formuler des propositions capables de transformer durablement la société et une obsession sur les enjeux d’inégalité au sein de petits collectifs.

Pour conclure

Je n’ai pas de proposition prête sur le cadre théorique qui répondrait le mieux à ces critères. C’est entre autres mon insatisfaction avec ceux qui existent déjà qui me pousse à l’écriture. Un futur billet de blogue présentera éventuellement mes hypothèses de travail sur la question.

Si vous avez des suggestions, n’hésitez pas à commenter.

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2 Commentaires sur "Critères pour une théorie de l’émancipation"

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Très intéressant ! Mon commentaire serait : En faut-il une ? Avant qu’un système se soit mis en place, même le capitalisme, peut-on penser véritablement qu’il avait été théorisé sous sa forme actuelle ou a-t-il été le fruit de plusieurs théories qui se sont succédé ? Y-a-t-il d’autres moments où tout a été dit mais simplement non appliqué ? Il est parfois difficile de continuer à imaginer sans expérience réelle, ou trop parcellaire. J’ai parfois l’impression que c’est notre cas. Nous continuons à chercher et en cela, nous vivons en tout cas. J’ai donc peu de réponses mais d’autres questions..
Pour reprendre la métaphore des cartes, une fois qu’on comprend le rôle d’une carte dans un jeu, l’utilité n’est pas loin d’être acquise. Cela dit, encore faut-il pouvoir jouer… Cela suppose qu’un jeu de carte est disponible, non pas seulement dans la compréhension de ses règles, mais que nous puissions accéder au jeu de carte. Autrement dit, certain.e.s personnes ont de gros ‘deck’, mais la plupart n’ont pas de carte. Il me semble que la distribution de et du jeu(x) de cartes devient un critère important i.e. la propagande. Pas de possibilité d’accès au jeu de carte rend impossible le… Lire plus »
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