Épistémologie du quotidien contre le dogmatisme (de gauche)

Épistémologie du quotidien contre le dogmatisme (de gauche)

D’où viennent nos certitudes militantes quant à la bonne manière de transformer le monde? Comment peut-on convaincre une majorité de la population de participer à un mouvement de transformation sociale? Pourquoi la gauche radicale est-elle si marginale et divisée?

Ces questions sont fondamentales. Si nous souhaitons sérieusement créer une société juste, démocratique et écologique, nous devons être capables de comprendre comment il est possible de convaincre les autres. Et nous devons être en mesure d’évaluer si nos méthodes sont bonnes, nous devons être capables d’avoir un regard critique sur nos pratiques. Or, ces éléments sont liés là un questionnement commun: celui-ci de la connaissance et des croyances.

Comme la transformation de la société implique une transformation des croyances et des connaissances sur le monde, nous devons comprendre comment ces croyances et ces connaissances sont formées en premier lieu.

Sociologie de la connaissance commune

Le terme « connaissance » possède plusieurs sens. Il peut référer au Savoir scientifique ou à des savoirs plus simples et plus immédiats – savoir faire à manger par exemple. L’université tend à hiérarchiser ces savoirs en fonctions de leur degré de scientificité. Les sciences naturelles sont considérées comme « exactes », les sciences humaines ont un statut inférieur, mais elles sont tout de même considérées comme plus « vraies » que les croyances populaires.

Or, ce qui nous intéresse ici, c’est la connaissance à tous les niveaux. Nous voulons savoir pourquoi une personne est convaincue que « le réchauffement climatique n’est pas causé par l’activité humaine ». Une telle affirmation porte en elle-même un jugement sur ce qui est « vrai » en lien avec la crise environnementale. Or, que cette affirmation soit fausse d’un point de vue scientifique ne change rien au fait qu’un bon nombre de personnes y adhère. Et pour ces personnes, cette conviction est un fait.

L’objet de notre enquête doit prendre en compte l’ensemble des éléments qu’une personne considère comme vrais, peu importe la validité scientifique de ces éléments.

Mais la connaissance ne se limite pas à des énoncés. Apprendre à utiliser un ordinateur, par exemple, présuppose une compréhension du fonctionnement de la souris et du clavier, une compréhension des éléments de l’interface graphique et certaines connaissances sur les différents logiciels, leur fonction et leur utilisation. Or, ces savoirs pratiques ne se présentent pas, pour l’utilisateur, comme des « énoncés ».  C’est un savoir beaucoup plus direct, qui finit par devenir instinctif. Nous reconnaissons un logo dans une interface, nos doigts savent parfaitement comme bouger pour écrire un mot, le déplacement de notre main est rapide et précis pour contrôler la souris. Il serait possible de transposer une part de ces savoirs sous forme d’énoncés – c’est d’ailleurs ce que font les tutoriels informatiques -, mais ces connaissances ne sont pas vécues comme des énoncés.

La gravité est un bon exemple pour comprendre la proximité entre les savoirs discursifs (sous forme d’énoncés) et le savoir pratique. L’effet de la gravité terrestre – la chute des corps – est connu depuis toujours par les sociétés humaines. Cette connaissance est concrète et pratique: elle est acquise dès la naissance par l’expérience concrète de la chute des corps. Les objets tombent, nous tombons. La création d’un énoncé mathématique permettant de mesurer et de prévoir l’effet de la gravité est une forme spécifique du savoir. Cet énoncé représente un progrès dans la capacité des êtres humains à transformer leur environnement, à créer des machines et des mécanismes plus élaborés et exacts permettant de répondre à leurs besoins. Cette connaissance, qu’on nomme souvent « loi de la gravité », aurait été découverte par Newton en 1686. Pourtant, des machines complexes utilisant les principes de la gravité ont existé avant cette date, que l’on pense à l’architecture des ponts et des mosquées, ou encore aux balistes romaines et aux trébuchets médiévaux. Bien que la loi de la gravité Newtonienne n’existait pas encore, des inventeurs et des architectes possédaient une connaissance suffisante du fonctionnement de cette force pour arriver à leurs fins. On pourrait juger cette connaissance comme « primitive » à côté de la mathématisation effectuée par Newton. Mais on doit se rappeler que la physique Newtonienne a elle-même été « invalidée », sur le plan scientifique, avec la théorie de la relativité générale d’Einstein. Or, même si nous avons aujourd’hui un ensemble d’équations plus exactes que celles de Newton pour décrire l’effet de la gravité, il est intéressant d’observer que les équations Newtoniennes sont encore utilisées dans la plusieurs domaines techniques. Même si l’on pouvait qualifier ces équations de « fausses », il s’agit d’approximations suffisantes pour les applications pratiques en question.

Cela nous mène à une définition de la connaissance commune: est vrai ce qui donne une compréhension du monde suffisante pour être capable d’agir et d’arriver à nos fins. Cela ne répond pas aux plus hauts critères de la connaissance scientifique: la science opère avec une définition réaliste de la vérité, alors que la connaissance commune se situe dans un paradigme pragmatique. Nous tenons pour vrai ce qui fonctionne, ce qui correspond à notre expérience du monde. Le premier niveau de cette connaissance est pratique. Il est acquis depuis la naissance en fonction de notre expérience directe et concrète. On parle ici de savoirs aussi divers que la conduite, le sport, la cuisine (ex: quelles épices donnent quels goûts), la mécanique (ex: quelles vis pour quels matériaux), ou encore des connaissances sociales (ex: comment se comporter en public pour ne pas provoquer de réactions négatives) etc.

Ces connaissances n’ont pas besoin d’être rationalisées et explicitées sous forme d’énoncés cohérents entre eux pour que nous les qualifiions de connaissances. Toute action humaine présuppose une certaine connaissance sur le monde. En ce sens, l’édifice de la connaissance d’une personne est composé de l’ensemble des présupposés, même implicites, qui guident ses actions. Les connaissances explicites et rationalisées ne forment qu’une portion de cet édifice: la connaissance discursive. (Anthony Giddens et Margaret Archer ont des écrits très intéressants sur cette distinction entre conscience pratique et conscience discursive)

La croyance discursive n’est pas nécessairement vérifiée par la pratique. La formule du cours magistral dans notre système d’éducation représente bien ce second niveau. Nous y apprenons des éléments d’histoire, de physique, de géologie, d’économie sous forme d’énoncés présentés par une personne enseignante. Ces énoncés ne sont pas acquis par leur vérification directe, mais par un autre principe crucial: la confiance des apprenants envers l’enseignant.

La croyance discursive, bien que formée d’énoncés « rationnels », ne forme pas nécessairement un tout cohérent. Les différents énoncés tenus pour vrai par une personne peuvent être en contradiction les uns avec les autres. Cela est possible tant qu’ils ne sont pas examinés directement « cote à côté ». Et pour la plupart des gens, la plupart du temps, il n’y a pas beaucoup d’occasions qui nous forcent à examiner chacun des énoncés que nous tenons pour vrai pour nous assurer de leur cohérence mutuelle. Il en est de même de la relation entre la connaissance pratique et la connaissance discursive. Lorsque l’apprentissage théorique est déconnecté de la pratique, il est possible qu’une personne ne cherche jamais à confronter les deux niveaux. L’activité critique, qui consiste à prendre le temps de vérifier la cohérence interne d’un schéma de pensée, est une activité spécifique qui doit être apprise ou développée.

Cela nous permet de comprendre la connaissance commune selon deux principes majeurs:

  • La validité pratique de la connaissance, dans sa capacité à résoudre les problèmes qui pousse un acteur à mobiliser cette connaissance pour agir dans le monde
  • La confiance accordée à une personne affirmant des énoncés de connaissance

Ces deux principes, comme les deux niveaux de la connaissance, sont en relation dialectique. Tout être humain a toujours-déjà une certaine expérience cumulée sur le monde. Cette expérience est partiellement rationalisée sous forme d’énoncé. Elle peut donc être transmise à d’autres. Dans l’interaction discursive, chacun est confronté à un certain nombre d’énoncés nouveaux sur le monde. Une personne n’ayant aucune notion sur un domaine (par exemple, un jeune écoutant une leçon sur l’histoire antique pour la première fois) va accorder une validité aux énoncés en fonction de sa confiance envers l’interlocuteur. Une personne avec quelques notions sur un domaine, mais peu d’outils « critiques », devra trancher entre des énoncés contradictoires sur la base de son niveau de confiance relatif entre les différents interlocuteurs (est-ce que la personne à la télé dit vrai? notre amie? le professeur? wikipedia?).

La plupart des gens finissent par acquérir un ensemble d’outils intellectuels pour évaluer la consistance logique d’un énoncé. Ce « test » intellectuel est généralement sommaire. On vérifie si l’énoncé entre en contradiction avec d’autres énoncés que l’on tient pour vrai (ce processus est cependant effectué seulement avec quelques énoncés importants, liés au sujet à vérifier – il n’est pas exhaustif, à moins de prendre un temps considérable). On vérifie également si les arguments présentés pour soutenir l’énoncé correspondent aux normes que nous avons intériorisées – par exemple, plusieurs accorderont une confiance supérieure s’il y a présence d’éléments d’apparence scientifique dans l’argument: des liens causaux par exemple, des données statistiques ou des indications sur la méthode de recherche. Ce « test » intellectuel peut cependant être de nature varié. Par exemple, une personne pratiquante catholique aura intériorisé un ensemble de normes de validité en lien avec la logique des textes religieux. Un argument prenant racine dans une interprétation de la bible sera plus solide à ses yeux qu’un argument utilisant des données statistiques.

Mais en situation de correspondance équivalente d’énoncés opposés à ces critères, c’est le lien de confiance avec l’interlocuteur qui permettra à l’un d’accepter sa validité. Souvent, cette confiance est construite par l’appartenance à une même communauté. C’est un enchevêtrement de relations affectives, d’intérêts communs, d’activités partagées. Cette communauté directe, vécue, définit généralement aussi la crédibilité des sources qui lui sont extérieures: quels médias, commentateurs, personnalités publiques, disent vrai.

Nul n’échappe à un certain arbitraire des croyances

À partir de ce constat, il est important de réaliser que nul n’échappe à cette dynamique.

Même les étudiant-e-s au doctorat et les professeur-e-s de sciences sociales qui consacrent le plus clair de leur temps à l’étude critique de la connaissance ne peuvent soumettre l’entièreté de leur pensé aux standards les plus élevés de la vérification. Le temps et l’énergie requise pour cela limitent généralement les universitaires à se spécialiser sur une question précise. Or, même dans leur champ, ces universitaires doivent faire “confiance” à la validité des résultats des autres études sur lesquels ils prennent assises. Dès qu’ils sont appelés à juger d’une question en dehors de leur champ, les croyances des universitaires sont forgées, comme tout le monde, sur des réseaux de confiance.

Les croyances politiques ne font pas exception à cela. Pour un ensemble de jugements de faits, comme “est-ce que le libre échange réduit la pauvreté?” ou encore “est-ce que les mesures carcérales strictes sont efficaces pour combattre le crime?”, la plupart des gens – y compris les universitaires – se forgent une opinion ancrée avant tout dans les croyances partagées de leurs milieux.

On peut lier la solidité de ces croyances avec le “champ de force” épistémique du milieu au sein duquel l’individu évolue. Le “sens commun”, ou ce que les marxistes ont appelé “l’idéologie”, représentent le fond de croyances largement partagées et rarement remises en question dans la société  – c’est à ce niveau que le champ de force est le plus fort. Non seulement on ne remet pas souvent en question ces présupposés, mais lorsqu’on le fait, le coût du désaccord est la décrédibilisation, car on remet en question les fondements du sens commun.

Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de vérité: il est possible de développer des croyances plus vraisemblables que d’autres (on y reviendra dans un autre billet). La connaissance a toutefois un caractère nécessairement collectif, et la solidité de nos croyances est directement liée à la qualité du processus de délibération collectif et du développement partagé d’un sens critique.

Réfléchir à son propre parcours militant

La gauche radicale n’est donc pas exempte non plus de ces dynamiques. Il faut réfléchir à son propre parcours militant pour réaliser que souvent, notre appartenance à une faction spécifique de la gauche relève souvent plus de l’accident de parcours que d’un examen critique et exhaustif des alternatives.

Le milieu militant est structuré autour de “cliques” où amitié et partage d’idées similaires se recoupent. L’inclusion dans ces cliques implique alors un double processus: établissement de liens d’amitié et adhésion au sens commun qui y est partagé. Il me semble que souvent, l’établissement du lien d’amitié vient avant l’intégration des croyances partagées du groupe. Cette dynamique reflète la question de la confiance telle que présenté précédemment: par un ensemble d’événements contingents, l’on devient ami avec une personne, on s’intègre à son groupe, on apprend à leur faire confiance et, sinon n’étions pas très “politisé”, nous acceptons leur perspective politique.

Le tout ne se fait pas de manière a-critique, mais les objections qui nous viennent en tête durant ce processus sont ceux du sens commun hégémonique (celui véhiculé à l’école, dans les médias, au sein de notre famille). La clique militante, si elle est habituée d’être confrontée à ce genre de critique, paraîtra particulièrement intelligente dans sa manière de déconstruire nos présupposés.

Il est facile par la suite de s’assimiler à une faction et d’être critique de toutes les autres. Il semblera évident que les anarchistes ne sont pas stratégiques, que les léninistes sont autoritaires ou que les sociodémocrates sont des opportunistes. Que les féministes radicales sont des TERF ou que les queers sont des symptômes d’un libéralisme postmoderne. Que le syndicalisme n’est qu’un instrument de régulation sociale de la bourgeoisie ou que la critique du syndicalisme ne fait que le jeu de la droite. Que le marxisme n’est qu’une perspective démodée ouvriériste ou que le postcolonialisme n’est qu’une récupération universitaire qui occulte la centralité du rapport capital-travail.

Ces critiques ne sont pas que théoriques. La reproduction des factions militantes implique aussi la reproduction d’une histoire des divisions militantes. Des interprétations divergentes sur l’histoire locale des groupes militants sont transmises et généralement acceptées telles quelles au sein du groupe: dans notre processus d’intégration, on accepte une version de l’histoire qui donne généralement tort à l’autre, soit sur l’échec d’un mouvement, soit sur un conflit qui a mené à une scission, une exclusion, une fin de collaboration. Encore ici, c’est le lien de confiance avec les personnes du groupe auquel on appartient qui assoit la primauté de cette version des faits sur les autres.

La superposition du réseau d’affinité avec le groupe militant réduit l’exposition aux thèses divergentes. Mais même lorsqu’on est en relation directe avec les personnes d’autres factions, un ensemble de facteurs nous pousse à rejeter leurs croyances et leurs versions des faits. D’une part, plus l’autre est éloigné des référents de notre groupe et des codes sous-culturels, plus on aura tendance à disqualifier d’emblée ses dires. Il peut s’agir, par exemple, de la manière dont une personne s’habille ou s’exprime (ne pas féminiser ses interventions par exemple). Ou encore, cela peut-être en lien avec les concepts et référents que la personne mobilise (une référence à Trotsky est souvent mortelle pour l’écoute de la suite). Devant le différentiel de confiance accordé à l’autre, la version alternative de l’histoire militante sera forcément considérée comme fausse (nul besoin de se remettre en question alors).

Pourtant, la possibilité de réviser nos croyances militantes à la lumière des expériences pratiques que nous vivons est directement liée à notre capacité de faire un bilan critique de ces expériences. Faire la lumière sur notre histoire militante signifie qu’il faut être conscient des dynamiques sectaires à l’oeuvre et chercher activement à les dépasser. Cela ne signifie pas de mettre de côté nos désaccords, mais plutôt de les mettre honnêtement à débat et de faire preuve de générosité interprétative à l’égard de la perspective des autres.

Car tant que nous rejetons le blâme de nos échecs sur l’autre, il est impossible d’améliorer notre pratique.

Perspectives: Débat, solidarité, démocratie populaire et ancrage organique

À partir des constats de cette épistémologie du quotidien, il sera possible d’examiner deux conséquences stratégiques pour la gauche au cours de prochains billets.

D’une part, la stratégie générale de la gauche radicale doit comprendre ce processus pour être capable de sortir du schéma idéaliste de la “guerre culturelle”. Notre capacité à convaincre un grand nombre de gens ne dépend pas de la qualité des arguments de nos journaux, de nos blogues et de nos tracts. Elle dépend de notre ancrage organique dans des milieux populaires, de nos capacité à y bâtir des espaces de délibération collectif et de l’expérience pratique de la lutte de masse.

D’autre part, la capacité de la gauche à surmonter ses divisions sectaires dépend de notre capacité collective à maintenir les lieux de débats ouverts et sains entre factions, et d’agir sur la base d’une solidarité qui reconnaît la pertinence de l’action des autres malgré nos divergences.

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2 Commentaires sur "Épistémologie du quotidien contre le dogmatisme (de gauche)"

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[…] pas automatiquement acceptée par notre interlocuteur. J’ai déjà abordé cet enjeu dans mon billet sur l’épistémologie du quotidien, mais il importe de rappeler quelques […]

[…] texte est une réponse au texte « Épistémologie du quotidien contre le dogmatisme (de gauche) », écrit par Alain […]

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