Esquisse d’une nouvelle République communale

Esquisse d’une nouvelle République communale

Municipalisme et double pouvoir

Après avoir écrit un premier livre sur le municipalisme, j’ai réalisé qu’il était nécessaire de prolonger la réflexion sur ce mouvement politique pour qu’il puisse monter en échelle et multiplier ses fruits. En décentrant son regard de l’échelle nationale vers la démocratie locale, la gauche pourrait enfin surmonter son « obsession étatiste » qui l’amène trop souvent à négliger, voire mépriser, toute expérimentation pratique sur le terrain de la politique municipale. Comme il n’est pas possible de récapituler ici toute l’argumentation développée dans À nous la ville !, disons que la principale thèse du municipalisme consiste à affirmer que les municipalités peuvent être des tremplins de la transformation démocratique de la vie sociale, économique et politique, à condition bien sûr qu’elles ne soient pas simplement « mieux gérées » par des politiciens de gauche, mais « récupérées » par les forces citoyennes, c’est-à-dire réappropriées collectivement dans une perspective de changement radical des institutions publiques et des pratiques sociales.

Qui plus est, le « socialisme dans une seule ville » étant chose impossible, la force de ce mouvement ne peut se déployer qu’à condition de forger des alliances larges, des coalitions ou des ligues de « villes rebelles », lesquelles devraient ensuite se réseauter à l’échelle internationale pour se partager des idées, expériences, savoir-faire, modèles et pratiques exemplaires. Une telle « Internationale municipaliste » a commencé à voir le jour en juin 2017, lors du premier Sommet international municipaliste de Barcelone. Intitulé « Fearless Cities », ce sommet international a réuni des activistes, mairesses, conseillers municipaux, réseaux d’action politique et partis de gauche municipale de plus de 150 villes des cinq continents. De nombreux ateliers, conférences et table-rondes visaient à partager des réflexions et trouver des solutions pratiques pour combattre la droite néolibérale et l’extrême droite, favoriser l’essor de l’économie sociale et solidaire à l’échelle locale, protéger et instituer les communs, accélérer la transition écologique, et développer de nouveaux dispositifs innovants de démocratie radicale. Bref, le municipalisme n’est pas une idée abstraite, mais un mouvement émergent, fécond et effectif, qui représente la pointe la plus avancée des luttes sociales et politiques à travers le monde.

Néanmoins, le municipalisme ne pourra opérer le dépassement du système capitaliste qu’à condition d’une montée en échelle, voire d’une rupture révolutionnaire, qui devra briser le système des État-nations existants pour le remplacer par un nouveau cadre institutionnel à l’échelle macro-sociale. En réalité, même une grande coalition internationale de quelques dizaines ou quelques centaines de « villes rebelles » – qui appliqueraient rigoureusement les principes du municipalisme (autogouvernement, transition écologique, défense des droits sociaux, démocratisation et relocalisation de l’économie, etc.) – ne pourrait pas, à elle seule, venir à bout de l’inertie, de la résistance, voire de la répression des gouvernements nationaux. En effet, ceux-ci sont actuellement dirigés par des forces de droite ou d’extrême droite, en plus d’être subordonnés aux élites économiques et financières, et parfois même à des institutions antidémocratiques supranationales (comme l’Union européenne). Ainsi, le municipalisme ne représente pas la fin, l’aboutissement ou l’achèvement de tout projet politique émancipateur ; il n’est que le début, l’ébauche, la promesse ou le commencement d’un processus historique beaucoup plus large.

Le fait de penser l’au-delà du municipalisme découle de la nécessité de penser adéquatement la dynamique sociopolitique complexe qui sera engendrée par la multiplication des villes rebelles et leur lutte contre la centralisation du pouvoir dans les mains de l’État. Murray Bookchin parlait à ce titre d’une stratégie de « double pouvoir » (dual power) pour décrire une phase historique de transition où les municipalités libres et confédérées coexisteraient de façon instable avec l’État-nation, lequel chercherait à préserver ses prérogatives ou imposer sa volonté. Lorsque le développement du confédéralisme démocratique poserait une menace sérieuse pour l’existence même du capitalisme et de l’État, Bookchin croyait que cette tension entre la légitimité des municipalités et celle du pouvoir central pourrait se résoudre, soit par l’hégémonie morale des municipalités confédérées (qui formerait alors le nouveau système politique, vidant du même coup l’État de sa substance), soit par une confrontation plus féroce qui devrait alors impliquer la formation de milices citoyennes armées. Comme le souligne Janet Biehl :

« In fact, the confederated municipalities may eventually gain enough support to constitute a dual power to the state. This situation would likely be highly unstable, and resolving it could well involve a confrontation. It is possible, too, that our direct democracy will institutionally “hollow out” the state power itself, delegitimating its authority and winning a majority of the people over to the new civic and confederal institutions. With or without a confrontation, however, power will have to be shifted away from the state and the professional practitioners of statecraft and entirely into the hands of the people and their confederated assemblies. »[1]

Cette réflexion stratégique sur le municipalisme met en évidence le fait qu’une vision conséquente et réaliste ne peut soutenir l’idée d’une coexistence harmonieuse entre des municipalités autogouvernées et des gouvernements nationaux contrôlés par les élites. Ultimement, l’objectif du municipalisme est de transformer le système social, économique et politique, ce qui signifie qu’il faudra à un certain moment remplacer le système actuel en fondant un nouveau régime sociopolitique. Cela implique de dépasser le modèle du gouvernement représentatif, de la République bourgeoise, de l’État-nation unitaire et centralisé. Mais par quoi le remplacer ? Le but de ce texte est d’imaginer une alternative sociopolitique globale, en explorant les contours d’un nouveau système sui generis. Brièvement, il s’agit d’instituer un auto-gouvernement démocratique, populaire et décentralisé, c’est-à-dire une République citoyenne fondée sur le pouvoir des Communes. Ce texte formulera une esquisse, à la fois humble et ambitieuse, ouverte à la critique et à la discussion collective, d’une nouvelle architecture institutionnelle qui pourrait être l’incarnation pratique ou la synthèse de différentes tendances politiques. En bref, il s’agit de combiner socialisme libertaire, municipalisme, conseillisme et indépendantisme décolonisateur. Beau casse-tête en perspective !

De la Commune à la République communale

La Commune constitue le premier moment politique, le fondement démocratique de la nouvelle République communale, laquelle serait basée sur l’autogouvernement local. Le terme « Commune » (avec un C majuscule) sert à distinguer cette nouvelle forme politique des municipalités réellement existantes, qui sont en fait des créatures de l’État, institutions faibles et subordonnées. Le terme évoque aussi la fameuse Commune de Paris de 1871, laquelle fut une expérience historique extraordinaire d’autogouvernement local. Nous ne pouvons pas pour l’instant décrire en détail la forme institutionnelle de la Commune, car l’objectif de l’article consiste à tracer une image, relativement schématique, d’une structure générale dont les Communes seraient des éléments constitutifs. Nous voulons davantage décrire le rôle et la fonction que pourrait jouer la Commune dans un système plus large, bref la relation entre la partie et le tout, que de préciser la vie interne de cette institution démocratique. En reprenant un passage de Marx dans son analyse de la Commune de Paris, voici un exemple d’une organisation sociopolitique générale :

« Dans une brève esquisse d’organisation nationale que la Commune n’eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne et que dans les régions rurales l’armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris ; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l’a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être assurées par des fonctionnaires de la Commune, autrement dit strictement responsables. L’unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale ; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d’État qui prétendait être l’incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu’il n’en était qu’une excroissance parasitaire. »[2]

On voit ici une démarcation nette entre la République communale et la structure institutionnelle de l’État-nation dans sa forme bourgeoise. En fait, la Commune de Paris n’a pas eu le temps de se fédérer avec d’autres expériences communales sur le territoire français, car elle fut écrasée par l’armée de Thiers dans une répression particulièrement brutale (dizaines de milliers de morts lors de la Semaine sanglante de mai 1871). Mais il n’en demeure pas moins que si la refondation de la République (sociale) avait été basée sur le modèle de la Commune, nous aurions vu à l’œuvre l’expérimentation d’un nouveau modèle démocratique élargi. Ainsi, la République communale constitue le « deuxième moment politique », la rupture révolutionnaire, ou encore l’auto-institution de la société qui pourrait éventuellement prendre la forme d’une Assemblée constituante dont le mandat serait de rédiger les bases d’un système politique réinventé.

Le fait que la République communale soit le deuxième moment est important ici ; s’il n’y a pas d’abord une ou plusieurs Communes qui existent déjà (ou sont en voie de constitution), il est assez improbable que l’Assemblée constituante opte spontanément pour un système basé sur les Communes. Bref, il faut qu’il y ait d’abord des expérimentations historiques de nouvelles formes d’autogouvernement local pour que cette manifestation pratique d’une démocratie en acte devienne l’exemple, le modèle, la boussole de l’émancipation à partir de laquelle les citoyens et citoyennes auront envie de refonder leur communauté politique. Sans Communes, pas de République communale. La « Commune des communes » ne peut être créée ex nihilo, par en haut ; il faut qu’elle soit l’expression institutionnelle des Communes associées, liquidant la vieille forme de l’État-nation représentatif pour le remplacer par une confédération pleinement démocratique et décentralisée. En ce sens, la Commune est l’incubation de la Transition ; la République communale, c’est l’accélération de la Transition, par la redéfinition complète de la structure institutionnelle à l’échelle macro-sociale.

Esquisse de la structure communale

Comment doivent être articulés les différents niveaux de pouvoir au sein de la Commune, et entre les Communes à l’échelle régionale, nationale, voire internationale ? Tout d’abord, la Commune est constituée d’assemblées populaires locales (assemblées de quartier ou de village pour les petites municipalités). Si nous prenons l’exemple de la Cité athénienne à l’époque de Démoclès, la Cité n’était pas uniquement fondée sur l’Assemblée (l’ekklesia), mais sur les dèmes (d’où l’origine du mot démocratie). Il s’agit de la plus petite unité politique où les gens ont la capacité de participer directement et d’influencer les décisions qui affectent leur vie. Pour avoir une démocratie, il faut un dèmos, et pour construire un dèmos, il faut des dèmes. Retournement conceptuel : on croyait à tort que le dèmos était le peuple-nation considéré dans son abstraction, alors qu’il repose en fait sur des relations concrètes entre des gens habitant dans un même lieu.

L’unité démocratique de base n’est pas l’État, ni même la ville, mais le voisinage. À quoi servait le dème dans la réforme de Clisthène qui mena à la démocratie athénienne? À contrer le pouvoir de classe des élites et des clans ; « c’est désormais le lieu, et non plus la naissance qui fonde le système des relations et du contrôle politique », disait Moses Finley. Les liens de voisinage ne sont pas en soi des relations politiques, mais ils les rendent possibles ; ils entretiennent la philia, la confiance et l’amitié qui nourrissent l’action civique. À l’époque, la fonction du dème était triple : 1) organiser le territoire politique de la Cité en reliant la ville, l’intérieur et la côte ; 2) assurer l’autogestion des services locaux et former les citoyen.nes aux pratiques d’auto-gouvernement ; 3) servir de base à la sélection des membres du Conseil des Cinq Cents via le tirage au sort.

En réactualisant cette idée simple (qui évoque l’idée des conseils de quartier, lesquels sont néanmoins consultatifs en France et au Québec)[3], nous pourrions alors parler de conseils de quartier décisionnels[4]. Ces dèmes ou conseils locaux d’autogouvernement seraient le lieu par excellence d’une démocratie participative, délibérative, active et directe, ouverte à tous les citoyens et citoyennes d’un milieu de vie. Sans préciser ici l’ensemble des pouvoirs, compétences et prérogatives de cet autogouvernement de proximité, celui-ci serait l’unité politique de base servant à sélectionner les individus à l’échelle supérieure de gouvernement.

En fait, la Commune (ou la Cité) serait une institution fonctionnant sur deux niveaux : les dèmes, assemblées locales (conseils de quartier ou d’arrondissement) incarneraient une démocratie directe à l’échelle micro-locale, tandis que la ville, la Commune ou la municipalité serait constituée de deux chambres : le conseil municipal, composé des délégué.e.s de chaque dème, puis une deuxième chambre citoyenne tirée au sort. Analysons brièvement les raisons qui justifient la formation d’un système bicaméral à l’échelle municipale.

D’une part, un conseil municipal constitué de membres délégué.e.s par les dèmes permettrait la mise en place du mandat impératif, où les élu.e.s seraient nécessairement responsables, redevables et révocables, c’est-à-dire qu’ils et elles devraient porter les décisions de leur assemblée locale dans la chambre gouvernant la Commune comme totalité. On a souvent reproché au mandat impératif d’être trop rigide et de favoriser la confrontation des intérêts particuliers au lieu de laisser une marge de manœuvre aux représentant.e.s pour assurer de meilleures décisions selon l’intérêt général. Mais il est tout de même possible d’adopter une position plus souple du mandat impératif (comme l’idée d’un mandat délibératif), la personne déléguée devant rendre des comptes à l’assemblée locale et justifier le changement de ses positions en fonction des nouvelles considérations qui ont été prises en compte à l’échelle supérieure. Une transparence radicale des décisions collectives, de même qu’une culture de démocratie participative, délibérative et directe, permettrait donc à la représentation (ou plutôt à la délégation du pouvoir) de devenir plus réactive (responsive) aux mouvements de la délibération publique. La Commune de Paris était justement gouvernée selon ces principes.

« Les membres de l’assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l’opinion sont révocables, comptables et responsables. C’est une telle assemblée, la ville libre dans le pays libre, que vous allez fonder. Citoyens, vous tiendrez à honneur de contribuer par votre vote à cette fondation. Vous voudrez conquérir à Paris la gloire d’avoir posé la première pierre du nouvel édifice social, d’avoir élu le premier sa commune républicaine. »[5]

Ensuite, une deuxième chambre tirée au sort permettrait d’assurer une meilleure représentativité des citoyens et citoyennes à l’échelle municipale. La démocratie directe et participative étant fondée sur le principe de l’auto-sélection, les individus intéressés, motivés, éduqués, militants et jouissant de temps libre ont tendance à être surreprésentés dans ces arènes de délibération et d’action politique. Par contraste, le tirage au sort, lequel peut être jumelé à des critères de représentativité (en fonction du sexe, ou encore de critères démographiques et socioculturels), permet de donner accès aux charges publiques à des personnes qui autrement n’auraient pas pu exercer une magistrature durant une période déterminée. De même, au lieu de soumettre les décisions du conseil municipal à une deuxième chambre sélectionnée par des critères oligarchiques (comme le Sénat ou la chambre des Lords choisis par nomination), les décisions et règlements du conseil municipal seraient passés au filtre d’un mini-public ou d’une arène de délibération distincte, à l’instar des jurys citoyens présents dans le système judiciaire[6]. Comme le souligne Alexis de Tocqueville, « ainsi le jury, qui est le moyen le plus énergique de faire régner le peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à régner. »

La deuxième chambre citoyenne tirée au sort permettrait ainsi de développer une éducation civique élargie, de façon à favoriser non seulement le gouvernement des plus mobilisés, mais aussi le pouvoir de n’importe qui. Nous verrons ensuite que cette chambre citoyenne tirée au sort pourrait se retrouver à d’autres échelles, régionale et nationale notamment, de façon à multiplier les instances où les individus seraient appelés à exercer une charge publique, laquelle serait évidemment rémunérée et accompagnée de différentes ressources pour permettre à chaque personne de bien exercer sa fonction durant une durée déterminée (un ou deux ans maximum).

Enfin, chaque Commune pourrait avoir également deux porte-paroles élus au suffrage universel. Au lieu d’avoir un maire qui concentre la majeure partie du pouvoir entre ses mains, l’instauration d’un système de co-mairie (comme dans certaines municipalités à majorité kurde en Turquie) permettrait d’avoir deux porte-paroles, un homme et une femme, qui pourraient exercer un rôle de représentation à l’externe. La préservation d’un élément de représentation plus classique servirait à combiner les avantages multiples et partiels du tirage au sort, du mandat impératif et des représentant.e.s élus dans un système hybride où différents contre-pouvoirs pourraient s’équilibrer dans l’exercice de l’auto-gouvernement populaire. Comme le souligne Aristote, la démocratie n’est pas un système homogène fondé sur un principe unique et unilatéral (démocratie de consensus, élections générales ou tirage au sort, pris exclusivement), mais un ensemble institutionnel complexe visant à favoriser la liberté politique du plus grand nombre.

« Le principe de base de la constitution démocratique c’est la liberté […], et l’une des formes de la liberté c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant. En effet, le juste, selon la conception démocratique, c’est que chacun ait une part égale numérique­ment et non selon son mérite, et avec une telle conception du juste il est nécessaire que la masse soit souveraine, et ce qui semble bon à la majorité sera quelque chose d’indépassable, et c’est cela qui sera le juste, car ils disent qu’il faut que chaque citoyen ait une part égale. […] Ces bases étant posées, c’est‑à-­dire le principe de la démocratie étant celui qu’on vient de dire, voici les traits carac­téristiques du régime populaire : choix de tous les magistrats parmi tous les citoyens; gouvernement de chacun par tous et de tous par chacun à tour de rôle ; tirage au sort des magistratures, soit de toutes, soit de toutes celles qui ne demandent ni expérience ni savoir; magistratures ne dépendant d’aucun cens ou d’un cens très petit ; impossibilité pour un même citoyen d’exercer, en dehors des fonctions mili­taires, deux fois la même magistrature, ou seulement un petit nombre de fois et pour un petit nombre de magistratures ; courte durée des magistratures, soit toutes, soit toutes celles pour lesquelles c’est possible; fonctions judiciaires ouvertes à tous, tous jugeant de tout, ou des causes les plus nombreuses, les plus importantes et les plus décisives, par exemple la vérification des comptes, les affaires politiques, les contrats privés; souveraineté de l’assemblée dans tous les domaines, aucune magistrature ne l’emportant en aucun domaine, ou seulement en très peu de domaines, ou souverai­neté de l’assemblée sur les affaires les plus importantes.[…] Telles sont donc les caractéristiques communes aux démocraties. »[7]

L’articulation verticale des Communes

Après avoir décrit brièvement les grandes lignes de l’organisation communale, il faut encore réfléchir à l’articulation des Communes à l’échelle régionale et nationale. La mise en place de Conseils régionaux permettrait de fédérer les Communes en régions, à la manière de la Communauté métropolitaine de Montréal qui réunit 28 élu.e.s locaux représentant 82 municipalités, ou encore les municipalités régionales de comté (MRC), lesquelles sont néanmoins faiblement démocratiques. Les Conseils régionaux pourraient être composés des co-maires des Communes locales, et une deuxième chambre tirée au sort pourrait favoriser une plus grande représentativité et participation civique, à la manière de la deuxième chambre citoyenne à l’échelle municipale. Les Conseils régionaux seraient ainsi des instances de coordination visant à favoriser la solidarité entre les Communes, puis à réguler les projets d’infrastructures et d’aménagement du territoire à des échelles plus vastes. De plus, le Conseil régional serait une instance de médiation entre le gouvernement national et les autogouvernements locaux.

En dernier lieu, la République communale serait coiffée d’un Congrès national, composé non pas de représentant.e.s élu.e.s par des élections générales à l’échelle nationale, mais de délégué.e.s des Communes, c’est-à-dire des co-maires devant représenter leur district au sein du Parlement. Évidemment, comme les co-maires auraient une charge de travail relativement élevée compte tenu du fait qu’ils devraient siéger à la fois à l’échelle municipale, régionale et nationale, une certaine distribution des tâches entre l’homme et la femme élu.e.s permettrait d’assurer un va-et-vient constant entre les multiples niveaux de gouvernement. Encore une fois, il y aurait une deuxième chambre citoyenne tirée au sort au niveau national, de façon à passer au filtre les décisions collectives et les lois votées par le Congrès national.

Certaines personnes pourraient décrier la concentration du pouvoir entre les mains des co-maires, représentant.e.s élu.e.s au suffrage universel, mais il faut se rappeler que le conseil municipal serait d’abord gouverné par l’ensemble des délégué.e.s des assemblées locales, puis qu’il serait contre-balancé par une deuxième chambre citoyenne tirée au sort. À chaque niveau de gouvernement, une chambre citoyenne permettrait d’équilibrer le pouvoir des délégué.e.s locaux, en s’assurant que les décisions ne reflètent pas uniquement les intérêts particuliers de chaque district, mais l’ensemble de la collectivité à l’échelle appropriée. Ainsi, la République communale serait aussi de facto une République citoyenne, car elle serait gouvernée à la fois par des délégué.e.s des Communes, puis par des assemblées citoyennes qui auraient un rôle prépondérant dans l’administration de la chose publique.

Enfin, nous pouvons envisager l’élection de deux-portes élu.e.s au suffrage universel pour représenter l’ensemble de la République communale. L’objectif ici n’est pas de calquer simplement le modèle des élections présidentielles, de façon à couronner un roi-élu qui gouvernerait la République, mais de sélectionner collectivement des personnes qui seraient en quelque sorte les ambassadeurs et ambassadrices de la République communale à l’échelle internationale. Par ailleurs, il serait quelque peu étrange que les co-maires déterminent entre eux la nomination des grands représentant.e.s de la République via un vote au Congrès national ; c’est pourquoi l’élection au suffrage universel permettrait un plus grand contrôle démocratique dans le choix de ces figures clés. Encore une fois, ces porte-paroles devraient être responsables, redevables et révocables, de façon à éviter la concentration du pouvoir dans les mains d’une caste de politiciens professionnels. Les porte-paroles de la République communale assureraient non pas la direction du gouvernement national, mais un rôle de médiation dans la gestion collective des affaires publiques, que ce soit à l’interne ou à l’externe de la communauté politique.

Voilà esquissées les grandes lignes ou la forme générale de la constitution politique. Encore faut-il réfléchir à la forme, à la nature et au rôle de la constitution économique. Ainsi, il ne faut pas oublier la distinction essentielle entre l’autogouvernement (des hommes et des femmes), puis l’administration des choses : coordination des activités économiques, régulation des services publics, autogestion des entreprises, etc. C’est pourquoi nous devrons réfléchir, dans la suite de cet article, à la forme générale d’une structure économique conseilliste qui pourrait éventuellement s’intégrer à l’organisation générale de la République communale. Le prochain texte servira dès lors à compléter l’élaboration d’une République citoyenne des communes, des communs et des conseils.

[1] Janet Biehl, Libertarian Municipalism, 1998. http://www.biehlonbookchin.com/lib-municipalism/

[2] Karl Marx, La Guerre civile en France, Les Classiques des sciences sociales, 1871, p. 49.

[3] Voir à ce titre l’analyse fine de Laurence Bherer, « Le cheminement du projet de conseils de quartier à Québec (1965-2006) : Un outil pour contrer l’apolitisme municipal ? », Politique et Sociétés, vol. 25, no. 1, 2006, p. 31-56.

[4] Il s’agit en fait de l’objet central de ma thèse de doctorat : Jonathan Durand Folco, Transformer la ville par la démocratie participative : l’exemple des conseils de quartier décisionnels, Université Laval, 2017.

[5] Journal des journaux de la Commune: tableau résumé de la presse quotidienne du 19 mars au 24 mai, Tome premier, Paris, Libraires Éditeurs, 1871, p. 97-98.

[6] Pour une justification plus développée d’une deuxième chambre tirée au sort, voir John Gastil, Robert Richards, « Making Direct Democracy Deliberative through Random Assemblies », Politics & Society, vol. 41, no. 2, 2013, p. 253-281.

[7] Aristote, Les Politiques, livre VI, chap. 2. Garnier‑Flammarion, 1993, p. 417‑120.

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2 Commentaires sur "Esquisse d’une nouvelle République communale"

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Monsieur Durand Folco, votre volonté de penser à des alternatives à l’État-nation mérite d’être soulignée; rares sont les personnes au Québec qui s’y osent avec tant de verve. Mais le fait qu’à travers toutes vos réflexions, le socle national parait immuable, est réellement affligeant. Vouloir détrôner l’État-nation actuel, cela n’implique pas seulement de vous attaquer aux problèmes de mécanique institutionnelle, mais aussi à son fondement même, la Nation moderne. J’ose l’écrire: votre pensée prometteuse ne pourra réellement prendre son envol que lorsqu’elle se permettra aussi de remettre en question l’existence même d’entités comme le Québec, quand bien même celui-ci serait… Lire plus »
Bonjour monsieur Folco, D’abord, merci pour cet intéressant texte et d’avoir fait l’effort de proposer un modèle alternatif de société. J’aimerais apporter certaines réserves constructives sur un aspect en particulier : le dème qui est, si je comprends bien le raisonnement, l’unité de base de la République communale. Mes réserves se déclinent en trois points. 1. Tout d’abord, j’ai un profond malaise quant au transport d’un modèle politique qui est essentiellement basé sur un régime des dominations économique (les esclaves étaient exclues des dèmes), patriarcale (les femmes étaient exclues des dèmes) et héréditaire (les citoyens devaient être nés de père… Lire plus »
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