La participation, carburant du capitalisme numérique

La participation, carburant du capitalisme numérique

Le problème de notre époque n’est pas le manque de participation, mais l’exploitation de la participation à des fins commerciales, politiques, coloniales, « d’acceptabilité sociale », ou autres. Facebook est le meilleur exemple d’une exploitation massive des données produites par une participation numérique de masse. Le vrai problème ne réside donc pas dans le fait que les gens ne participent pas, mais « pour qui » et pour quelles raisons les individus participent, et à quelles fins sont instrumentalisées leurs activités « libres et volontaires ». Le contrôle ne s’exerce pas sur des sujets contraints ou opprimés, mais sur des sujets libres, actifs, et participatifs. L’injonction de l’activité, de l’engagement, de la mobilisation et de la participation n’a jamais été aussi forte, mais elle est toujours plus canalisée, régulée, médiatisée et « lubrifiée » par les appareils, plateformes de collaboration, dispositifs et technologies de gouvernementalité de toutes sortes: forums délibératifs, consultations publiques, sondages en ligne, bonus de performance, gamification, team building, activités de « motivation », etc.

Le Big data est la nouvelle forme de la valeur abstraite et le nouveau processus d’accumulation à l’ère de la participation numérique généralisée. Le circuit D-P-D’ (données, participation, nouvelles données) vient court-circuiter la logique classique de la participation, où l’information n’était qu’un moyen permettant d’éclairer la participation dans la Cité. Aujourd’hui, c’est la participation qui devient le moyen d’augmenter la quantité de données à partager, vendre, échanger, analyser et exploiter, afin de mieux canaliser la participation de la population, épouser les désirs des publics cibles, et satisfaire par anticipation les préférences singulières de profils « auto-personnalisés », tout cela pour des intérêts mercantiles et stratégiques. C’est ce nouveau processus d’accumulation numérique, le cybercapitalisme, qui a réellement été lancé par le développement technologique des médias sociaux, l’utilisation massive des plateformes de partage, et intégration de la logique P2P dans le circuit marchand.

Historiquement, le règne du cybercapitalisme a réellement commencé en 2007, moment qui coïncide avec la crise des subprimes aux États-Unis, l’arrivée du iPhone sur le marché, et la démocratisation accélérée de plateformes comme Facebook et Twitter. À ce moment, la convergence des téléphones intelligents et des réseaux sociaux, combinée à l’échec du modèle néolibéral traditionnel et la catastrophe provoquée par la dérégulation du capitalisme financiarisé, a jeté les bases d’un nouveau processus d’accumulation, branché sur une infrastructure technologique dernier cri, permettant de déplacer la logique économique de compétition, d’égoïsme et de rendement maximal vers des valeurs morales comme la coopération, le partage, la collaboration, la créativité, la gratuité, et l’impact social. Ce n’est pas un hasard si les concepts d’économie collaborative (sharing economy), d’innovation sociale, d’entrepreneurial social, de capitalisme créatif ou « inclusif » sont devenus les buzzwords, les modèles de réussite, les valeurs cardinales ou encore les discours de légitimation d’une relance des processus capitalistiques à l’ère du web 2.0.

Le concept de propriété, de marchandise ou de « bien de consommation » n’étant plus à la mode à une époque où le néolibéralisme débridé et la société de consommation de masse ont montré leur caractère non-soutenable, pernicieux et ringard, il a bien fallu inventer autre chose à produire, à mettre en circulation et à échanger dans un univers social toujours plus dématérialisé. Lorsque la logique de l’usage détrône la propriété exclusive, que l’accès monétarisé aux services et aux flux de streaming dépasse de loin la possession personnelle de biens matériels, quel genre de « marchandise » un système économique en panne doit-il produire pour poursuivre sa dynamique d’accumulation ? Pour paraphraser Marx, la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production cybercapitaliste s’annonce comme une immense accumulation de données, produites par une participation de masse aliénée.

Faut-il refuser la participation pour autant ? La déconnexion, le refus, la désertion, le digital detox sont-ils des stratégies viables ? À mon sens, la seule issue réside dans la libération de la participation, dans la réappropriation démocratique des conditions et des outils de la participation, lesquels sont actuellement accaparés, contrôlés, régulés et dominés par des forces privées, étatiques ou autres. Ces organismes, plateformes et dispositifs, parfois tout-puissants, souvent oligopolistiques, reproduisent impunément une logique d’extraction de données mortes prélevées sur la « participation vivante », qui sont par la suite réinjectées comme capital dans le circuit algorithmique de la participation contrôlée à des fins d’accumulation. Cela ne suffit pas de produire des logiciels libres et autres alternatives locales, bien que les modes de production, d’échange, de consommation, de communication et de collaboration doivent aussi être profondément transformés pour permettre une réelle égalité, démocratie, autonomie et solidarité.

Ce qu’il nous faut, c’est une théorie critique de la participation, qui croise différents regards de la critique sociale, non seulement pour débusquer les rapports d’oppression en termes de classe, sexe et race qui se cachent sous la surface de la participation formelle, mais aussi pour critiquer les médiations, les outils, la construction des motivations, la production des subjectivités et la logique d’accumulation qui régulent, administrent, aliènent et dominent les processus de participation « volontaire » des « sujets librement associés ». L’association, la coopération et la démocratie sont la solution, mais ces principes n’ont jamais été autant détournés, manipulés, réifiés et pervertis dans leur nature la plus intime. « Collabore ou crève ! » est devenu le maître mot de l’économie collaborative ; « Participe ou arrête de chialer », le présupposé tacite des gouvernants à l’heure de la co-construction joyeuse.

Bref, il ne s’agit pas de participer davantage aux mécanismes de domination existants, mais d’émanciper « notre » participation en construisant dès maintenant les espaces, les milieux, les rencontres, les organisations, les outils et les plateformes où pourront s’exercer une « vraie » participation, libérée, subversive, en marche, dressée contre les structures toutes-puissantes et l’ordre établi. Dans le même mouvement, la construction d’une infrastructure de la « participation dissidente » jettera les bases d’un ordre nouveau, celui d’une société pleinement humaine et démocratique, où la participation deviendra un choix, une activité libre, une action, et non plus un simple comportement induit et piloté par des algorithmes et autres machines numériques à accumuler. Il ne s’agit donc plus de seulement libérer les « données » ou de collectiviser les médias sociaux, mais d’émanciper la participation elle-même, afin qu’elle ne soit plus réduite à son fantôme actuel, une libre adhésion qui se retourne en activité aliénée, productrice de données pour un tiers abstrait, Big data, Léviathan de notre temps.

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