Méditations sur le monde commun

Méditations sur le monde commun

Le mépris pour le passé, l’indifférence face à nos contemporains qui ne partagent pas nos valeurs, et l’impossibilité d’envisager un destin partagé sont trois phénomènes interreliés de la modernité tardive, laquelle est soumise aux impératifs de l’accélération sociale qui favorise l’effritement des référents collectifs et l’autofélicitation de l’instant présent. Les subjectivités façonnées par les technologies numériques, la mondialisation et les médias sociaux amplifient cette disposition à considérer le monde comme un espace pluriel interconnecté, où l’histoire collective est remplacée par les trajectoires de vie, toujours singulières, qui doivent se démener dans un monde traversé par des rapports d’oppression, des systèmes de domination, des opportunités à saisir, des stratégies, des dispositifs, et des relations de micro-pouvoirs.

Ces multiples phénomènes existaient bien avant l’arrivée de la (post)modernité, et il s’agit toujours de réalités persistantes, mais ces éléments étaient en quelque sorte « encastrés » dans des normes sociales et culturelles. Aujourd’hui, nous assistons au désencastrement, non pas seulement de l’économie ou du marché, mais des subjectivités, qui ne se réfèrent plus à un monde commun pour se définir ; elles s’autonomisent du monde social, qui tend dès lors à générer son lot de pathologies, réifications et tentatives de protection identitaire, atomisations et tentations autoritaires. La société, même si elle est considérée comme un ensemble de rapports sociaux, devient de plus en plus réduite à un tissu de rapports de pouvoir entre des catégories sociales déterminées.

Évidemment, la société a toujours été traversée bord en bord par ces relations de pouvoir, mais elle ne se réduit pas à ces seules dimensions, que ce soit celle des violences physiques, des dominations systémiques, des luttes matérielles et discursives. Certains tendent à nier ces réalités oppressives, alors que d’autres nient l’existence même du monde commun, que ce soit par leur discours ou leur attitude. Or, tout le défi consiste à articuler ces deux aspects irréductibles de la réalité sociale, dans une théorie générale qui inclut non seulement les dynamiques de pouvoir, mais les symboles, matériaux, oeuvres, institutions et pratiques sociales concrètes qui façonnent le monde commun. Comment définir celui-ci?

Comme le précise Arendt, il est « ce qui nous accueille à notre naissance, ce que nous laissons derrière nous en mourant. Il transcende notre vie aussi bien dans le passé que dans l’avenir; il était là avant nous, il survivra au bref séjour que nous y faisons. Il est ce que nous avons en commun non seulement avec nos contemporains, mais aussi avec ceux qui sont passés et avec ceux qui viendront après nous. »

À mon sens, la valorisation de l’expérience vécue, de la sensibilité, de la vie quotidienne, de l’action politique, de la culture, du territoire, et de la nature en général ne prennent leur sens qu’à partir d’une relation significative avec qui se transcende le moi. D’où cette question fondamentale: comment habiter le monde? Autrement dit, comment partager le commun pour que chaque être puisse y mener librement son existence, non pas seulement pour soi-même (autoréalisation de soi), mais pour les autres (liberté sociale), c’est-à-dire avec et pour les autres êtres qui peuplent ce même monde?

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