Notes sur la collapsologie

Notes sur la collapsologie

Génie de l’effondrement. Après quelques années de retard et certaines réticences à adopter ce nouveau « grand récit », je viens de plonger dans le fameux livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2014). Je dois avouer que ce livre est particulièrement clair, précis, bien écrit, et surtout accessible pour le commun des mortels.

Alors que la notion de « décroissance » n’avait pas réussi à capter l’imaginaire collectif avec un tel succès, la notion d’effondrement représente un puissant exemple de recadrage des enjeux de notre époque. Ce paradigme a le mérite d’être beaucoup plus « vrai » historiquement que les notions vétustes de développement durable et d’économie verte, et de prendre en considération la dimension psychique des réactions face à cette situation inédite, en allant au-delà des rapports scientifiques froids et objectifs.

« Ne sentez-vous pas qu’il y a comme un énorme vide à combler, un trait d’union à faire entre ces grandes déclarations scientifiques rigoureuses et globales, et la vie de tous les jours qui se perd dans les détails, le fouillis des imprévus et la chaleur des émotions? C’est précisément ce vide que tente de combler ce livre. Faire le lien entre l’Anthropocène et votre estomac. Pour cela, nous avons choisi la notion d’effondrement, car elle permet de jouer sur plusieurs tableaux, c’est-à-dire de traiter aussi bien des taux de déclin de biodiversité que des émotions liées aux catastrophes, ou de discuter de risques de famines. » (p. 17).

Néanmoins, j’aimerais soulever deux bémols concernant l’approche générale de la collapsologie, l’un étant d’ordre théorique et épistémologique, le second étant plutôt d’ordre pratique et politique. Premièrement, malgré sa prétention transdisciplinaire, la collapsologie emprunte davantage aux sciences naturelles (physique, écologie, théorie des systèmes) qu’aux sciences humaines. Cette perspective théorique adopte un cadre plutôt naturaliste, voire positiviste et mécaniste. L’aspect humain est davantage abordé sur le plan psychologique (voire psychologisant) du déni et des mécanismes de deuil. À ce titre, le dernier livre de Servigne qui porte spécifiquement sur la dimension « comment vivre avec l’effondrement » se concentre sur l’individu, la « transition intérieure », la spiritualité et autres cosmogonies « exotiques ». Il semble ici y avoir un fossé entre l’objectivité dure de l’effondrement, puis la subjectivité qui se retrouve assommée devant la brutalité du diagnostic, se cherchant alors des moyens thérapeutiques pour absorber le choc.

Cela dit, le fait de remettre de l’avant une analyse matérialiste et de réhabiliter la question des trajectoires historiques de l’humanité a quelque chose de rafraîchissant, surtout dans une époque où les discours culturalistes, relativistes et « postmodernes » sont devenus omniprésents. Par ailleurs, le deuxième livre de Servigne « L’entraide : l’autre loi de la jungle » réactualise la thèse de Kropotkine sur la propension des humains à la coopération, ce qui laisse entrevoir une réponse qui ne soit pas seulement individuelle ou spirituelle, mais relationnelle et collective. De plus, la « perspective d’ingénieur » de Servigne peut facilement être complétée par une analyse critique et sociologique. Par exemple, les travaux de Nancy Fraser et Hartmut Rosa permettent d’aborder les nombreuses crises (écologique, démocratique et psychologique) comme étant imbriquées dans un « ordre social institutionnalisé » basé sur un « mode de stabilisation dynamique » qui doit constamment s’étendre, croître et accélérer pour se maintenir en place. Au-delà de la critique générique de la « civilisation thermo-industrielle », nous pouvons préciser l’analyse en pointant le « capitalisme fossile » comme étant principal moteur de l’effondrement (voir Andreas Malm, Fossil Capital. The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Verso, 2016), tout en montrant le leurre du « capitalisme vert » et le besoin de penser sérieusement les bases institutionnelles d’une société postcroissance, et donc postcapitaliste.

Deuxièmement, la piège du discours de l’effondrement est de nourrir involontairement le pessimisme ambiant, et donc de contribuer paradoxalement à l’inaction devant la catastrophe annoncée. Bien que Servigne se défende de vouloir alimenter le pessimisme, qu’il réhabilite notre faculté d’imaginer de nouveaux récits et propose d’aborder l’avenir de façon sereine, le récit de l’effondrement a pourra effet immédiat de « refermer nos horizons ». Le problème est que l’effondrement ne permet pas en soi de recadrer cette situation en « crise révolutionnaire ». La voie de sortie proposée, que je partage en bonne partie, est de miser sur la transition, l’anticipation des catastrophes et pénuries, la résilience, la décroissance, le « grand débranchement » face au système industriel. Bref, ce sont des stratégies d’adaptation locale face aux turbulences à venir. On est ici dans la logique des interstices et des résistances, mais on a de la difficulté à imaginer une réappropriation des institutions ou d’éventuelles ruptures plus profondes sur le plan politique.

Dès lors, les risques de dépolitisation découlant du récit de l’effondrement sont multiples. À la fin de l’ouvrage, Servigne distingue diverses réactions comme suit: les cavapétistes (« ça va péter ») et les aquoibonnistes (« à quoi bon? ») sombrent dans le nihilisme, alors que les survivalistes optent pour une stratégie de repli individuel et égoïste. La collapsologie amène aussi son lot de collapsologues, « ces geeks du collapse, dont les plus célèbres sont surnommés collapsniks dans les milieux anglophones, sont souvent des ingénieurs… et des hommes » (p. 231). Reste enfin les transitionneurs (« on est tous dans le même bateau ») qui misent sur « l’ouverture et l’inclusion, convaincus que l’avenir se trouve plus dans les écovillages, et les réseaux d’entraide entre initiatives de transition. « Ensemble on va plus loin » pourrait être leur devise. » Tout cela est bien joli, mais va-t-on vraiment pouvoir affronter collectivement l’effondrement avec des écovillage et des réseaux d’entraide? Cela semble nécessaire, mais largement insuffisant.

Bien que la question du « que faire » reste encore à explorer, et que Servigne nous invite à articuler résilience, résistance et action politique, nous avons encore du mal à voir comment nous pourrions effectivement opérationnaliser le « grand débranchement ». Malgré tout, nous aimerions souligner le principal avantage de l’effondrement, qui renvoie à sa qualité rhétorique. Comme le discours sur la transition est largement en voie d’être récupéré par les oligarques, les pétrolières et les adeptes gentils du développement durable, le récit de l’effondrement a le mérite de mettre en relief la gravité de la situation objective et d’envisager de façon lucide la nécessité de rompre avec l’ordre établi. Alors que le mouvement environnementaliste des années 1980-1990 a montré son échec à changer la trajectoire des sociétés avec un discours soft sur l’empreinte écologique, le développement durable et la concertation avec les entreprises et les pouvoirs publics, l’effondrement résonne particulièrement bien avec les récentes mobilisations sur le climat, les initiatives de transition, la campagne d’Extinction Rebellion et d’autres courants écologistes plus radicaux: Earth First!, Deep Green Resistance, écosocialistes, écologie sociale, décroissancistes, résistances autochtones, mouvements pour la justice environnementale et climatique, etc.

Enfin, la désorientation actuelle est alimentée par la panne des grands récits. Il est donc urgent de reconstruire une véritable « philosophie de l’histoire » pour combler le vide laissé par l’effondrement des régimes soviétiques et du marxisme orthodoxe, vide qui est en train d’être comblé par les protagonistes du débat identitaire et la fable lugubre du « Grand Remplacement ». En ce sens, l’effondrement constitue moins une réponse ou une solution toute faite qu’un premier pas, une première tentative de description de la Grande Crise à venir, qui ajoute une profondeur historique aux contradictions de notre époque. Après le moment de la « conscientisation », le vrai travail commence avec la réponse politique que nous devrons donner au défi de l’effondrement: régénérescence démocratique, municipalisme, socialisme démocratique, Green New Deal, etc.

Sans nier le fait que la transition représente un processus complexe, nous devons sortir du discours de l’entre-deux qui laisse en suspens la question de la destination, c’est-à-dire du projet social, économique et politique qui reste largement à construire. Une transition « vide » sans objectif ambitieux en rupture avec le système en place n’est qu’un cadeau offert aux élites et aux vendeurs de slogans qui profiteront de cette opportunité pour reproduire l’ordre dominant. La construction de sociétés postcroissance égalitaires et démocratiques est la tâche historique qui incombe aux générations présentes. Pour ce faire, il faudra décupler nos efforts d’imagination, aller au-delà des petites innovations sociales et des initiatives de transition afin de leur donner un cadre institutionnel pour libérer leur plein potentiel, et donc réfléchir plus directement à la question politique.

Bien que l’échelle locale représente le terrain de prédilection des expérimentations postcroissance, la stratégie politique ne pourra faire l’économie de la question de l’État et de la souveraineté, celle-ci étant définie comme la capacité à faire et défaire la loi. La reconquête de la souveraineté populaire est l’ingrédient clé de ce processus d’émancipation, bien qu’elle reste largement à définir. Il se pourrait même que la perspective de l’effondrement puisse donner un éclairage inédit à ce que pourrait signifier, concrètement, la réappropriation des souverainetés alimentaire, énergétique, sociale, politique et économique.

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