Planification algorithmique, démocratie et décroissance

Planification algorithmique, démocratie et décroissance

Dans le texte clair, dense et vertigineux « Planifier à l’âge des algorithmes », Razmig Keucheyan et Cédric Durand remettent de l’avant la question de la planification comme alternative au marché. Celle-ci revient à l’ordre du jour suite à la crise de 2008, les exigences de la transition écologique, et l’arrivée de nouvelles technologies puissantes combinant algorithmes et big data. Tout en faisant une critique serrée de l’échec de la planification soviétique concernant l’allocation (déficiente) des ressources et les dérives autoritaires, les auteurs suggèrent qu’il devient techniquement possible aujourd’hui de réaliser le projet « Cybersin » lancé en 1970 suite à la victoire de Salvador Allende. La planification automatisée n’est pas idée farfelue, mais une réalité déjà utilisée par des firmes comme Procter and Gamble.

« Le design futuriste de la business sphere rappelle la salle de commandement imaginée pour le projet Cybersyn. Les deux dispositifs reposent sur l’idée que la centralisation des données permet d’optimiser les prévisions et, de ce fait, d’ajuster en temps réel le plan économique – privé dans un cas, public dans l’autre, – en fonction des évolutions non anticipées. […] Dans l’entreprise d’aujourd’hui, on observe un accroissement remarquable de la planification: en matière de stratégies mises en œuvre, de prolifération des techniques de gestion du risque, de systèmes d’information, ou encore dans le domaine de la livraison et de la logistique. La planification économique est devenue une norme dans le capitalisme contemporain. La question, par conséquent, n’est plus de savoir s’il faut planifier l’économie, mais comment et à quelles fins. »

C’est ainsi que Keucheyan et Durand proposent d’explorer les possibilités d’une informatisation des activités économiques en fonction d’orientations collectives, de critères écologiques, et de contrôles démocratiques pour favoriser la production de valeur d’usage, la durée des produits, la satisfaction des besoins et de la réduction de la consommation énergétique. Les auteurs relancent donc le débat du « calcul économique » à l’heure des big data, et argumentent de façon assez convaincante qu’il est possible de surmonter les objections de Mises et Hayek à l’endroit de la planification, laquelle serait maintenant potentiellement supérieure au marché comme mécanisme de coordination des activités économiques.

« Contre toute attente, les algorithmes pourraient donc être socialistes. Tout comme Engels affirme dans l’Anti-Dühring (1878) que dans les trusts de la fin du XIXe siècle, le marché a déjà cédé sa place à la planification, il faut aujourd’hui prendre au sérieux l’hypothèse selon laquelle Google, SAP ou Alibaba préfigurent une organisation économique postcapitaliste. »

Alors que Keucheyan semblait défendre jusqu’à maintenant les idées de l’écologie politique et de l’écosocialisme, il semble maintenant emprunter la voie du Manifeste accélérationniste et l’utopie du « Fully automated luxury communism« . De prime abord, ce scénario semble à mille lieues de la décroissance, et répéter les mêmes écueils que le productivisme soviétique pour qui le communisme, c’est l’électricité plus les soviets (Lénine), ou encore le taylorisme plus la planification (Trotsky). Va-t-on dès lors confier la totalité de la production à des algorithmes, des data scientists et l’intelligence artificielle qui pourront déterminer pour nous ce qu’il est préférable de produire? Va-t-on simplement remplacer Amazon par une plateforme numérique publique et centralisée?

Bien sûr, les auteurs rappellent que la planification « suppose une forme de contrôle politique sur la production, et non pas seulement la régulation ex post des échanges marchands. Ce contrôle peut être plus ou moins démocratique, plus ou moins centralisé, et plus ou moins automatisé ». Reste donc à savoir ce qui mérite d’être (dé)centralisé, automatisé et/ou démocratisé dans les décisions d’investissements, ce qui mérite d’être géré par des blockchains, des conseils ouvriers ou des assemblées de quartier. L’important ici est que les orientations générales ne soient pas déterminées de façon aveugle, à l’instar d’une IA comme Alexa, Siri ou OK Google.

Les auteurs reprennent ici l’idée de Dominique Bourg qui « propose de mettre en place une «Assemblée du futur», qui serait une troisième chambre venant compléter l’Assemblée nationale et le Sénat. Cette assemblée serait chargée de tout ce qui concerne le long terme, et particulièrement les investissements (massifs) concernant la transition écologique. Une partie de ses membres seront élus, mais d’autres seront des experts, par exemple des climatologues, et d’autres encore issus de la société civile. Elle sera une sorte de «Conseil économique et social» ou de «GIEC» doté de pouvoirs substantiels.[…]. Elle synthétisera l’information en provenance des différents secteurs de l’économie, permettant ainsi la délibération et l’arbitrage concernant les décisions d’investissement et l’allocation des ressources. En somme, un «Commissariat au plan» reposant sur des procédures démocratiques, et où les intérêts des groupes sociaux et des régions seraient représentés. Au XXIe siècle, la planification résultera ainsi de l’alliance des algorithmes et d’une «Assemblée du futur». »

Cette Assemblée du futur me laisse quelque peu sceptique, mais elle a le mérite de présenter une hypothèse intéressante sur l’articulation entre démocratie et planification. Les algorithmes pourraient par exemple favoriser l’implantation de modèles d’économie participaliste développés par Albert et Hahnel, basée sur une planification démocratique décentralisée, sans marché et sans État.

Qui plus est, il n’est pas exclu qu’une « planification algorithmique démocratique » puisse être combinée à diverses formes d’autogestion, de communs, d’autoproduction, de systèmes de don et d’entraide auto-organisés. Keucheyan et Durand précisent d’emblée que « l’abondance suppose la sobriété, un principe d’autolimitation de la production, et en aucun cas un développement sans limite des forces productives. En ce sens, derrière toute discussion concernant la production, marchande ou planifiée, il y a une discussion plus fondamentale sur les besoins que l’on veut satisfaire. […] Reste à inventer un mécanisme politique permettant de déterminer et concilier les besoins de chacun… »

Je relance ici l’esquisse d’une société postcapitaliste proposée par le philosophe André Gorz, qui distingue une sphère hétéronome et une sphère autonome. D’un côté, la « planification algorithmique démocratique » devrait veiller à la production du nécessaire et la satisfaction des besoins, en laissant à la sphère autonome la production des biens et services facultatifs. Je cite Gorz:

« Le temps est considérer comme la ressource la plus précieuse et l’économie de la sphère de nécessité aura pour principe directeur d’économiser au mieux le temps de travail afin de maximiser le temps disponible. Elle recherchera donc les moyens les plus efficaces pour assurer une haute productivité ; mais cette recherche n’est pas à confondre avec le productivisme : ce n’est plus la maximisation de la production et du profit qui est le but mais la maximisation du temps libéré, c’est-à-dire du non travail et de la non-production. Nul, bien sûr, ne doit être empêché de produire du nécessaire dans son temps disponible, si tel est son bon plaisir. De fait, la substitution partielle de l’auto-production à la production institutionnelle est d’autant plus probable qu’une politique de libération du temps n’a de sens que si elle rend accessible à tous – dans les quartiers, les communes, les grands immeubles – des ateliers dotés d’une gamme de plus en plus complète d’outils de création, de réparation, de montage et d’auto-production. » (Gorz, Les chemins du paradis, 1983)

On voit ici apparaître une articulation possible entre écosocialisme et décroissance, dont j’ai esquissé les grandes lignes dans un article de 2015 où je suggère qu’une planification au niveau national soit combinée avec l’autoproduction décroissanciste à l’échelon local. En reprenant l’idée de Gorz, la « sphère hétéronome » visant à assurer la satisfaction des besoins de la façon la plus économe et éco-efficiente possible pourrait être optimisée par l’usage d’algorithmes À CONDITION bien sûr de trouver les mécanismes démocratiques adéquats pour orienter la production, évaluer les besoins, assurer la gouvernance démocratique des unités de production et l’autogestion des milieux de travail.

Pour terminer cette réflexion, je suivrais encore Gorz qui esquisse les contours d’une économie plurielle postcapitaliste. « Les activités de chacun se déroulent ainsi sur trois niveaux : 1) le travail macrosocial hétéronome, organisé à l’échelle de la société tout entière et qui en assure le fonctionnement ainsi que la couverture des besoins de base ; 2) les activités microsociales, coopératives, communautaires ou associatives, auto-organisées à l’échelle locale et qui auront un caractère facultatif et volontaire, sauf dans le cas où elles se substituent au travail macrosocial pour couvrir localement des besoins de base ; 3) les activités autonomes correspondant aux projets et désirs personnels des individus, familles et petits groupes. […] Le va-et-vient entre le travail hétéronome, les activités microsociales facultatives et les activités personnelles autonomes est la garantie de l’équilibre et de la liberté de chacun. La complexité, les indéterminations, les chevauchement maintiennent ouverts les espaces où l’initiative et l’imagination peuvent s’exercer. Ils sont la richesse de la vie. »

Est-ce que le Fully automated luxury communism et la société de décroissance, la planification algorithmique et le luxe communal, les big data et la convivialité peuvent être réconciliés? Cela ne m’avait jamais traversé l’esprit, mais cette hypothèse étrange et stimulante mérite d’être étudiée.

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