Pour une stratégie intégrale

Pour une stratégie intégrale

Toute stratégie de transformation sociale doit faire face à une double contrainte:

  • l’accumulation d’une quantité de plus en plus grande de puissance collective
  • la préservation de ses principes et de ses objectifs

Par « accumulation de puissance collective », il est ici question du pouvoir d’action de la gauche radicale – des ressources matérielles, des infrastructures auxquelles elle a accès, le nombre de personnes prêtes à agir collectivement, de son influence sur la société tant sur le plan du discours, des mouvements sociaux, de l’économie que de la politique. Cette puissance collective, elle est généralement accumulée via des collectifs, des syndicats, des associations, des partis politiques, des coopératives, des comités de quartier, des groupes communautaires ou encore des journaux autonomes. Cette accumulation de puissance peut prendre la forme de ressources matérielles clairement identifiable – revenus monétaires, accès à des locaux, etc. – ou encore à des ressources plus diffuses – comme l’établissement d’un lien de confiance, d’une réputation auprès d’une part de la population, permettant au groupe d’influencer cette partie de la société.

Toutes les factions de la gauche radicale cherchent une telle accumulation de puissance – ce qui diffère, ce sont les « lieux » privilégiés pour accumuler cette puissance, ainsi que les compromis qu’un groupe est prêt à faire au nom de cette augmentation de puissance. C’est justement cet enjeu que l’on nomme la « préservation de ses principes et de ses objectifs ». En d’autres mots:

Quels compromis sommes-nous prêts à faire sur le plan de nos pratiques et de nos objectifs à court et moyen terme pour accumuler plus de pouvoir afin d’augmenter notre capacité à opérer des changements concrets?

Il est à noter que ces compromis sont toujours réfléchis de manière temporaire. L’objectif final d’une société sans classe, fondée sur la liberté et l’égalité de tou-te-s reste partagé même par les tendances communistes les plus autoritaires et les factions les plus molles des socialistes électoralistes. Ce qui nous divise, c’est le compromis que ces groupes sont prêts à faire pour y arriver – tant sur le principe que sur les conséquences de tels compromis. (Cela rejoint un peu le billet de Jonathan, et j’élaborerai plus sur ce sujet dans un prochain billet).

Le propos de ce texte n’est toutefois pas sur la question de compromis à court et moyen terme, mais plutôt sur l’analyse des sphères où l’on privilégie l’accumulation de puissance collective.

Rapport de force et changement social

Analyser la question de la transformation sociale sous l’angle de l’accumulation de pouvoir permet de sortir du cadre idéaliste/libéral, selon lequel la société « évolue » par la force des bonnes idées et de la volonté démocratique qui s’exprime par les élections suite à la délibération collective dans l’espace public. Bien que les débats d’idées jouent un rôle important, ce qui déterminera quelles idées auront prédominance est intimement lié aux intérêts que servent ces idées et aux groupes sociaux qui détiennent le plus de pouvoir.

La prémisse d’une analyse fondée sur les rapports de pouvoir est de dire que les personnes qui détiennent une grande quantité de pouvoir auront tendance à prioriser la protection de ce pouvoir (c’est la définition de l’intérêt que j’utiliserai). En ce sens, ces personnes auront tendance à refuser l’adoption d’idées et de pratiques qui mettraient en danger ce pouvoir.

L’analyse en termes de rapport de force veut donc que tout processus de transformation sociale nécessite l’accumulation d’un pouvoir autonome qui vise à forcer le changement. Cette analyse repose sur le constat qu’on ne peut convaincre ceux qui ont déjà le pouvoir, et donc qu’il faut bâtir notre propre pouvoir, celui qui se structure autour de l’objectif d’un monde fondé sur l’égalité et la liberté.

Les changements sociaux mineurs, les « gains » et les réformes sont possibles lorsque nous accumulons suffisamment de pouvoir pour forcer des concessions de la part du pouvoir en place. Les changements majeurs – les révolutions sociales -, quant à elles, peuvent survenir lorsqu’un camp prônant des changements majeurs accumule suffisamment de force pour mettre à terre les structures d’accumulation de pouvoir (on reviendra sur ce concept dans un futur billet) de l’ancienne élite. Cette situation survient souvent quand cette ancienne élite est déjà affaiblie, que les assises de son pouvoir sont déjà ébranlées – mais pas toujours.

Où et comment accumuler du pouvoir?

Sans rentrer sur la question des compromis acceptables ou non, il est possible d’identifier trois grandes stratégies utilisées par la gauche radicale pour accumuler une puissance collective et attaquer celle de la classe dirigeante:

  1. Les stratégies centrées sur l’État
  2. Les stratégies centrées sur les mouvements sociaux
  3. Les stratégies centrées sur les institutions économiques « autonomes »

Chacune de ces stratégies s’attaque à un défi différent et se bute à des limites importantes lorsque prise isolément. Dans ce texte, j’identifierai les limites de chaque stratégie et je proposerai une stratégie intégrale: chaque front est potentiellement complémentaire aux autres, et c’est en utilisant cette complémentarité que nous pourrons arriver à nos fins.

Élections, lutte armée et zones libérées:

Les stratégies centrées sur le pouvoir d’État

Comme le mythe libéral veut que l’État incarne le pouvoir social – de par sa prétention démocratique – il est normal de croire qu’une stratégie de transformation sociale doit avant tout s’attaquer à ce pouvoir. Que ce soit par la conquête du pouvoir via les élections, sa conquête par un coup d’État, sa destruction et son remplacement par la lutte armée, ou la création d’une « zone d’autonomie » où l’on établit un espace libéré du pouvoir de l’État en place et remplacé par une souveraineté collective locale.

Dans chaque cas, l’attention est tournée vers l’organisme duquel émerge le pouvoir législatif et la capacité d’appliquer ses règles. Que l’on prenne le pouvoir de l’État existant ou que l’on cherche à le détruire pour établir une nouvelle forme de processus législatif/coercitif (ce qui existera même dans une utopie anarchiste autogestionnaire) – le type de pouvoir qu’on attaque ou qu’on cherche à contrôler est le même. Par exemple, une stratégie insurrectionnelle qui vise à « libérer » des zones et à établir une forme d’autogestion collective – comme les zapatistes au Mexique par exemple – reste essentiellement une manière de remplacer l’emprise législative/coercitive du pouvoir de l’État capitaliste par un pouvoir populaire où les lois émergent de la collectivité et où la coercition prend des formes moins brutales que celle de la police et de la prison. Que les anarchistes (ou même Marx en fait – qui imaginait que la société sans classe serait aussi sans État) refusent d’appeler cette forme « État » ne change rien au fait que l’objet dont il est question est la transformation de l’appareil coercitif/législatif que nous appellerons État à des fins de clarté.

Selon les stratégies, la prise du pouvoir d’État n’est pas toujours effectuée au même degré. La prise du pouvoir coercitif et de la capacité d’édicter des lois sont des phénomènes complexes, car l’État n’est pas un simple appareil dont on peut prendre les commandes. L’État est un réseau étendu se basant sur un ensemble d’acteurs et d’actrices, dont la loyauté dépend de leur adhésion idéologique et de leurs conditions matérielles. Lors de la prise du pouvoir d’État par les voies institutionnelles « normales » (ex.: élections), un phénomène de résistance peut s’opérer au sein de l’appareil d’État (fonctionnaires, militaires, policiers, juges, etc.) ainsi qu’auprès des organisations clefs qui supportent les fonctions étatiques (par exemple, les grandes entreprises d’un pays ont un pouvoir important sur la stabilité économique sur lequel repose le pouvoir d’État). L’exemple du Chili est un puissant rappel que, même dans le cadre d’une prise de pouvoir par la voie électorale, toute réforme qui menace les intérêts fondamentaux de la classe capitaliste et des puissances impérialistes (ex. les États-Unis) est susceptible de rencontrer une contre-offensive violente – comme un coup d’État ou une intervention étrangère. Le cas de Syriza en Grèce montre également les limites du pouvoir d’un parti politique élu. Le pouvoir législatif et exécutif peine à mettre au pas les hauts fonctionnaires. La structure étatique dans un monde capitaliste est dépendante du bon fonctionnement du marché et de son arrimage aux intérêts capitalistes. De plus, tant qu’ils ne décident pas d’opérer une rupture radicale, les États contemporains sont liés à des obligations internationales qui limitent leur marge de manoeuvre – comme celles imposées par l’Union européenne, par exemple.

Ces contraintes mettent de sérieux bémols sur le mythe libéral du pouvoir d’État. Elles révèlent qu’une bonne partie du pouvoir social est, en réalité, contrôlé de manière privée, accumulé sous la forme de capitaux. Les États contemporains, s’ils ne font de rupture avec le capitalisme, sont alors dépendants de ce pouvoir privé.

Lors d’une guerre civile ou autre forme d’insurrection, la victoire du camp contestataire ne résulte pas non plus par la prise de l’appareil étatique dans son entièreté. Tout dépendants de l’ampleur des changements désirés par le camp victorieux, les groupes et les personnes duquel dépendait l’ancien pouvoir d’État peuvent être fragiles, avoir déserté, ou peuvent résister, voire s’opposer ouvertement au nouveau pouvoir d’État. Le nouvel État peut alors être particulièrement faible et vulnérable pour plusieurs années. La guerre civile en Syrie nous donne également un autre cas type, où les Kurdes ont établi un État parallèle (le Rojava, ou Système fédéral démocratique de Syrie du Nord), sur la base du territoire qu’ils contrôlent. Dans ce cas, bien que le conflit ne soit pas terminé, on peut constater qu’ils ont effectivement pris le pouvoir dans cette région. La stabilité de leur nouvel État dépend à la fois de leurs ressources internes, de la légitimité de leur État sur ce territoire, mais surtout, de leur capacité militaire à faire face aux Turques, à l’EI et, éventuellement, au régime Al-Assad et ses alliés russes.

Que l’on vise une prise du pouvoir par les urnes ou par les armes, les deux voies requièrent des organisations politiques puissantes (généralement sous la forme d’un Parti), avec des ressources financières considérables et un appui populaire massif. Or, dans le contexte actuel, les deux options semblent hors de portée de la gauche radicale. Les stratégies électoralistes peinent à faire élire des partis sociaux-démocrates en occident et la lutte armée est une option qui se situe loin en dehors des stratégies jugées légitimes par l’immense majorité de la population au Québec. Il est alors tentant de faire des compromis importants sur le plan démocratique pour renforcer le « Parti », le rendre plus efficace, plus flexible, plus à même de centraliser les ressources nécessaires.

Ces tendances à la centralisation sont entre autres responsables du discrédit de la forme « parti » au sein de la gauche radicale. La vision militarisée du parti léniniste a fini par ternir le socialisme d’un caractère autoritaire, tandis que les partis « socialistes » ayant été élus ont fini par adoptés les mêmes pratiques que leurs opposants pour devenir « respectables » et sont devenus incapables de sortir du cadre capitaliste. Dans plusieurs cas, comme celui de la France sous Mitterrand, et maintenant sous Hollande, le socialisme est même devenu synonyme de réformes néolibérales.

Il n’est pas étonnant alors que les « nouveaux mouvements sociaux » ont fini par se méfier de la forme “Parti”. Toutefois, une démarche révolutionnaire sérieuse ne peut ignorer la question de l’État. Tout changement social radical nécessite une prise de contrôle et une transformation des appareils législatifs et coercitifs. Le défi est de trouver un moyen de renforcer suffisamment la gauche radicale pour que nous ayons les moyens d’opérer une transformation radicale de l’État tout en conservant le caractère profondément démocratique de nos organisations et du processus de transformation. À cette fin, non seulement doit-on réfléchir aux mécanismes internes des groupes politiques, aux tactiques permettant la prise de contrôle de l’État, mais il faut également réaliser qu’une stratégie centrée sur l’État est largement insuffisante.

Contre-pouvoir et stratégies centrées sur les mouvements sociaux

La résistance par les mouvements sociaux permet de perturber momentanément les bases du pouvoir adverse – qu’il soit étatique ou économique – pour forcer certains changements. On peut penser aux grèves syndicales ou étudiantes, légales ou non, aux différentes formes d’action directe, comme des occupations, des blocages, des actes de sabotages, ou encore les formes plus symboliques comme les manifestations. Selon les périodes historiques, cette stratégie a pu obtenir des avancées importantes, mais ces concessions sont toujours temporaires et elles sont toujours dans les limites des aménagements possibles du capitalisme.

C’est que le pouvoir des mouvements sociaux est fondamentalement limité aux « moments » de mobilisation. Même le pouvoir des organisations permanentes de type syndicales ne se manifeste réellement que lorsque de larges mobilisations paralysent les institutions de nos adversaires ou parviennent à ébranler leur légitimité. Et comme une telle mobilisation ne peut être permanente, ces organisations doivent choisir leur combat. Les mouvements sociaux se limitent donc à s’opposer à des mesures gouvernementales ou à des demandes relativement limitées qu’ils savent pouvoir gagner.

Le discrédit des partis politiques a contribué à isoler les mouvements sociaux d’une perspective plus générale visant à « prendre le pouvoir ». C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’émergèrent les idées selon lesquelles on pouvait « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Or, sans organisation dédiée à bâtir une stratégie de transformation générale de la société, les mouvements sociaux n’ont su que résister à la vague néolibérale: la gauche s’est alors cantonnée à la défensive. La spécialisation des différentes organisations de mouvements sociaux autour d’enjeux distincts – que ce soit par un syndicalisme de service ou par la création d’organisations pour des enjeux uniques – amplifie ce phénomène, en réduisant la propension des personnes agissant au sein des mouvements sociaux à réfléchir à un projet global.

Malgré ces limites, l’expérience nous montre que la mobilisation sur la base d’enjeux précis est l’une des formes les plus efficaces d’éducation politique de masse. Alors que la stratégie de prise de pouvoir de l’État par les élections se limite généralement à une « politique de l’image » qui peine à briser avec l’ordre établi, les mouvements sociaux débordent souvent du cadre légal. La mobilisation de masse, les espaces démocratiques qui s’ouvrent lors des grèves, deviennent de véritables universités de la rue. On y apprend la pratique de la démocratie, ont y développe des tactiques de confrontation avec les forces de l’ordre, on y découvre la nature de l’État et du patronat, mais surtout, on y découvre notre puissance collective. C’est au cours de ces luttes que nait l’espoir du changement social.

De plus, les organisations de type syndicales ont l’avantage d’être profondément ancrées dans le milieu de travail ou d’étude. Lorsque ces organisations sont démocratiques, elles deviennent des outils accessibles aux membres, dont la proximité favorise l’établissement de liens de confiance. Cet ancrage favorise un type d’accumulation de puissance collective fondé sur la force du nombre – ce qui est un potentiel frein aux tendances centralisatrices (la forme syndicale ne garantit toutefois ni la démocratie interne ni la décentralisation, comme le démontre la bureaucratie syndicale contemporaine).

La version la plus aboutie d’une stratégie révolutionnaire fondée sur les mouvements sociaux est le syndicalisme révolutionnaire. Selon cette stratégie, une grève générale prolongée permettrait de paralyser complètement l’État et le capitalisme, et de libérer de facto des espaces d’autonomie populaire. La nouvelle forme d’organisation collective qui émergerait serait alors décentralisée, structurée autour du lieu de travail et de la commune. Les versions les plus conséquentes admettent que l’État emploiera ses moyens militaires pour réprimer une telle grève, et qu’il faut par conséquent également armer les grévistes pour défendre les territoires libérés. Dans la typologie que je soumets ici, une telle stratégie n’est pas purement fondée sur les mouvements sociaux: à partir du moment où l’on envisage la grève insurrectionnelle, la libération d’un territoire et la résistance armée, on combine la stratégie centrée sur les mouvements sociaux à une stratégie centrée sur l’État.

Coopératives et institutions économiques « autonomes »

Une autre stratégie de la gauche révolutionnaire vise à construire et contrôler des espaces économiques autonomes. Elle consiste à créer des institutions qui offrent des services et des produits qui répondent aux besoins de la population. Le niveau d’intégration de ces institutions à l’économie capitaliste varie. Les coopératives, par exemple, restent dépendantes du marché – que ce soit un café autogéré, une plateforme médiatique de gauche ou une caisse populaire – ces institutions doivent dégager des revenus de marché suffisants pour survivre. D’autres institutions parviennent à se financer par la philanthropie (le cas de La Passe par exemple) ou les fonds publics (comme les groupes communautaires, par exemple). Quelques rares cas visent une forme d’autonomie presque complète – comme les écovillages par exemple.

Ce qui distingue ces institutions des entreprises capitalistes ou des services de l’État, c’est qu’elles forment des « lieux » où se concentre un certain nombre de ressources qui sont entre les mains de potentiels alliés. Alors que l’intérêt de classe des capitalistes nous garantit que les ressources des grandes entreprises nous seront toujours refusées, les cafés autogérés peuvent servir du café sur les lignes de piquetage, la caisse d’économie solidaire fait des prêts sans intérêts à des grévistes, le média de gauche diffuse le point de vue des mouvements sociaux, etc.

Il faut toutefois faire attention: ce n’est pas parce qu’une entreprise est une coopérative qu’elle fait forcément partie d’une stratégie d’accumulation de puissance du camp révolutionnaire. Ces institutions, parce qu’elles ne visent pas l’accumulation de capital pour des propriétaires et parce qu’elles sont relativement indépendantes de l’État, sont des alliées potentielles, mais il faut encore convaincre les personnes impliquées dans ces organisations.

Depuis les débuts de l’anarchisme et du socialisme, il existe des tendances qui misent avant tout sur la multiplication de ces lieux comme stratégie de transformation sociale. On retrouve cette idée chez Owen et Fourrier par exemple. Pionniers du mouvement des coopératives et de l’idée de communes autogérées, ces penseurs croyaient que ces initiatives économiques autonomes seraient tellement inspirantes qu’elles deviendraient rapidement dominantes et qu’une transition post-capitaliste pourrait survenir sans confrontation violente avec l’État. C’est le même genre d’idées qui est défendu par les partisans de la décroissance, comme Yves-Marie Abraham, ou encore des auteurs comme Gibson-Graham (voir Take back the economy).

La critique marxiste traditionnelle de cette stratégie est que, sans accès facile aux capitaux, sans accès à un réseau international bien établi, sans appliquer les principes capitalistes visant à compresser les couts de la main-d’oeuvre, ces initiatives font face à une pression capitaliste intense qui menace leur survie. Il devient alors tentant d’imiter les modèles capitalistes pour rester en vie. C’est d’ailleurs cela qui éloigne des coopératives comme Desjardins de ses principes: les réformes successives ont dépossédé les membres de tout pouvoir sur l’organisation et ont constitué une élite bureaucratique qui, sans être propriétaire, dirige tout de même l’organisation dans une logique d’accumulation du capital. Il est alors difficile d’imaginer comment, seul, un mouvement visant à créer une économie « sociale » pourrait faire le poids face aux multinationales dans la compétition du marché.

Vers une stratégie intégrale

Ces différentes stratégies se côtoient au Québec, mais elles sont souvent réfléchies séparément. La tâche à faire sur chacun de ces axes est tellement colossale qu’il est difficile pour un individu de participer à plus d’une stratégie à la fois. Pourtant, il me semble que ces stratégies sont non seulement compatibles, mais qu’un processus de transition réussi devra s’appuyer sur la complémentarité de la puissance accumulée sur chacun des plans. À cette fin, au lieu de réfléchir ces stratégies comme distinctes, il serait possible de les réfléchir comme des « fronts » synergiques: le front étatique, le front social (mouvements sociaux) et le front économique.

L’idée serait alors d’utiliser les forces de chaque stratégie pour combler les faiblesses des autres. Par exemple, la stratégie de prise du pouvoir de l’État fait face à de multiples défis. Comment convaincre une majorité de voter pour un parti qui prône ouvertement une transition radicale? À ce problème, les mouvements sociaux permettent une éducation populaire de fond que les stratégies électoralistes ne parviennent pas à faire. Toutefois, pour que le processus de prise de conscience au sein des mouvements sociaux ne soit pas limité à un enjeu unique, nous gagnerions à inscrire ces mouvements dans un projet plus large de transformation sociale.

Sur le plan des ressources à accumuler d’ici à ce qu’on puisse mettre en place un programme de transition, le mouvement syndical pourrait également utiliser ses capacités financières, notamment liées aux fonds de retraite, pour financer et soutenir la croissance de coopératives et d’institutions économiques autonomes qui s’inscrivent dans une stratégie de transformation sociale. Du côté des coopératives capables de dégager des surplus, cet argent pourrait être utilisés comme filet social alternatif (sur le modèle des soupes populaires et des mutuelles ouvrières) et pour soutenir les initiatives couteuses, mais nécessaires (comme un journal ou une radio populaire par exemple).

À vrai dire, la prise du pouvoir d’État est l’une des dernières étapes du processus de transition: elle est impensable sans processus d’éducation populaire de masse et sans infrastructure économique minimale capable de soutenir la transition. Il est indispensable de garder en tête que la prise du pouvoir étatique est un processus inévitable à tout projet révolutionnaire, et qu’il doit être envisagé. Mais tant que nous n’avons pas une idée claire sur la manière dont la prise de pouvoir pourrait être possible à terme, alors il est prématuré de figer notre stratégie.

Notons d’ailleurs que l’élection de Québec Solidaire ne représenterait pas une prise de pouvoir par la gauche radicale. Malgré son programme aux tangentes socialisantes, les plateformes électorales que Québec Solidaire met de l’avant lors des campagnes électorales sont essentiellement sociales-démocrates. En ce sens, QS n’aurait pas la légitimité d’enclencher un processus de transition si le parti est élu sur ces bases. Une telle élection permettrait potentiellement de consolider les fronts sociaux et économiques en mobilisant les ressources de l’État et en adoptant un cadre juridique favorable, mais de telles réformes resteraient fragiles aux gouvernements suivants et feraient face à une résistance non négligeable de notre bourgeoisie locale.

Par complémentarité des fronts, nous incluons aussi la force que des mouvements sociaux autonomes peuvent avoir pour forcer un parti social-démocrate élu à tenir ses promesses. Ainsi, la coordination des fronts ne doit pas impliquer la subordination des mouvements sociaux aux partis politiques. Au contraire, l’autonomie des mouvements est cruciale pour contrer la tendance d’un parti qui accède au pouvoir à faire des compromis avec la classe dominante pour maintenir sa situation.

Il faut également réfléchir aux moyens de résistance face aux tentatives de sabotage de l’économie par les capitalistes suite à une prise de pouvoir de la gauche radicale (ex.: grève des investissements). Ici, un réseau de coopératives bien établi pourrait offrir des bases pour une économie de transition. Plus la sphère économique alternative occupe une place importante dans l’économie, moins le pouvoir capitaliste ne disposera de leviers économiques pour résister à la transformation. Un ancrage syndical préalable dans la fonction publique, accompagné d’une stratégie d’éducation politique à l’interne, permettrait aussi de bâtir la légitimité du programme de transition parmi les fonctionnaires. Cela peut faciliter grandement le changement de direction et minimiser les frictions internes lorsqu’une prise du pouvoir socialiste survient.

L’expertise « entrepreneuriale » développée au sein de ces entreprises sociales permettrait également, lors d’un processus de transition, d’avoir un bassin de personnes expérimentées capable de récupérer rapidement les infrastructures expropriées des capitalistes. Il s’agit de reconquérir l’expérience de gestion et d’administration qui est réservée à la couche loyale à la classe capitaliste. L’expérience de l’autogestion permet également de raffiner le programme de transition, en cumulant une connaissance concrète de « comment » bâtir une économie plus démocratique et moins aliénante.

Coordination des fronts, complémentarité et solidarité

En conclusion, si l’on accepte l’idée qu’une stratégie victorieuse nécessite une accumulation de puissance sur les trois fronts, il faut être capable d’articuler clairement et explicitement le projet anticapitaliste d’ensemble au sein de chacun de ces fronts. Cela implique que l’on travaille à constituer un mouvement politique anticapitaliste au sein de coopératives de travail, de syndicats locaux, d’associations étudiantes et de groupes communautaires – au lieu de cantonner l’anticapitalisme à des partis politiques et des groupes affinitaires.

Il faut ensuite trouver la meilleure manière pour renforcer une solidarité concrète entre les fronts. À plusieurs égards, cette solidarité existe de manière informelle. Nous gagnerions à créer des espaces pour évaluer la situation des différents milieux, où des stratégies communes peuvent être mises sur pied et des projets communs peuvent naitre.

 

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5 Commentaires sur "Pour une stratégie intégrale"

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« il faut bâtir notre propre pouvoir, celui qui se structure autour de l’objectif d’un monde fondé sur l’égalité et la liberté. »

Je pense qu’il faut préciser le concept de Liberté. C’est un terme galvaudé qui ne veut rien dire. Dans une perspective de transition énergétique, de santé humaine, de rapports sociaux, il faut définir quelles sont les limites que nous devons collectivement nous imposer pour assurer la pérennité de l’espèce humaine et des systèmes écologiques qui nous soutiennent.

Attention avec l’exemple de Desjardins. Cette institution, qui encore aujourd’hui compte de nombreux avantages sur les banques privées (financement communautaire, aide internationale, légère démocratie interne, etc.), n’a jamais été pensée en termes révolutionnaires. Au contraire, les principes de l’économie sociale catholique que Desjardins prônait visaient à augmenter le pouvoir économique personnes et des communautés, certes, mais selon des mécanismes largement élitistes. Si on se fie au travail de Guy Bélanger, la prise en charge de l’institution par ses membres ne semble pas un principe si important que ce qu’on semble généralement lui prêter. Il s’agissait plus de faire accéder à… Lire plus »

Cette réflexion est on ne peut plus pertinente. Elle pose la question de la transition hors du capitalisme en termes concrets et nuancés. Je vais vous envoyer une contribution qui ajoute à ce tableau en prenant un angle un peu différent.

[…] difficiles face aux pouvoirs économiques et politiques en place. J’ai beaucoup apprécié la contribution d’Alain Savard sur les trois différents fronts de la lutte contre le capitalisme : celle des luttes sociales, […]

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