Réflexion sur Machiavel et la peur de l’Islam

Réflexion sur Machiavel et la peur de l’Islam

Dans le Prince et le Discours sur la première Décade de Tite-Live, Machiavel divise la société en deux grands groupes, chacun étant caractérisé par une passion fondamentale. « Car en toute cité on trouve ces deux humeurs différentes, desquelles la source est que le peuple désire ne pas être commandé ni opprimé par les Grands, et les Grands désirent commander et opprimer le peuple ».

Le problème est que le peuple ne veut pas être dominé, mais il ne sait pas par quoi ni par qui il est dominé. Cette recherche instinctive de la liberté peut donc être canalisée par différentes images ou représentations des causes de la domination : l’islamisation, le Grand Remplacement, les réfugiés qui traversent les frontières illégalement et violent nos enfants, etc.

Les médias de masse, qui montrent quotidiennement des images d’attentats terroristes, de niqabs et de burqas, les nombreuses chroniques d’opinion sur la guerre de l’Islam contre l’Occident, les reportages sans explication sur les conflits complexes du Moyen-Orient, ne peuvent pas ne pas avoir des effets cumulatifs, voire régressifs, sur la mentalité populaire. En ajoutant la blogosphère d’extrême droite qui contribue à la désinformation et la diffusion de grilles d’analyse simplifiées, qui dénoncent les Mensonges des médias et des élites, en appelant à la Vérité et au Grand Réveil, nous avons un cocktail parfait pour une subjectivation autoritaire de masse. À ce stade de propagation, le fact-checking à lui seul ne permettra pas d’enrayer les pathologies de l’espace public.

Que faire? En reprenant l’analyse de Machiavel, il est possible d’agir à deux niveaux. Premièrement, il faut une déconstruction patiente des fausses croyances et des représentations figées des causes de la domination, bref une éducation politique visant à « recadrer » la vision du monde pour identifier les causes réelles et multiples de la souffrance, de l’injustice, du déni de reconnaissance, de l’aliénation, etc. Évidemment, cette reconstruction critique de la réalité sociale est une tâche infinie, et c’est pourquoi l’éducation (civique ou scolaire) ne peut pas à changer à elle seule la situation actuelle, du moins dans le peu temps qui nous est imparti avant qu’il ne soit trop tard.

Outre ce travail cognitif par la délibération rationnelle (le dialogue attentif et ouvert), il faut agir sur les « passions » populaires, en rappelant la légitimité du désir ne pas vouloir être dominé par les Grands. Par-delà le nécessaire rétablissement des « faits », il faut créer du « sens » afin de réorienter les affects populaires vers leur véritable objet : la quête de la liberté, la volonté de ne pas être dominé, en un mot : l’émancipation. Voilà où le véritable travail commence : élaborer un mode de subjectivation, un processus de conscientisation, plus puissant, plus vrai et plus inspirant que les autres formes de conscience prédominantes à notre époque.

D’un côté, il y a la subjectivité néolibérale : se concevoir soi-même comme une entreprise ou une marchandise à valoriser, comme forme contemporaine de la mentalité bourgeoise. D’un autre côté, en réaction à l’épuisement des promesses de la mondialisation et de la liberté libérale, il y a la subjectivité populiste-autoritaire : avoir besoin de protection, d’un chef ou d’une autorité pour se protéger des menaces extérieures, préserver à tout prix la tradition ou l’ordre social pour éviter d’être déclassé et perdre son identité. Cette subjectivité est animée par la peur de la domination par un un corps étranger qui s’oppose à une identité réifiée. C’est la lutte du Moi et du Non-Moi, ou comme l’exprime la devise du groupe d’extrême droite Atalante : « exister, c’est combattre ce qui me nie ».

Face à cette identité négative, dépendante d’un rapport pathologique à l’autre qui me définit négativement, il faut transformer la crainte de la domination en désir ardent de non-domination, courage d’exister et de se libérer collectivement des chaînes qui nous empêchent d’accéder à notre humanité. C’est la subjectivité animée par l’appétit de l’émancipation, la liberté positive : le désir d’autonomie, le besoin de renverser les systèmes d’oppression, de se réapproprier nos institutions et nos conditions d’existence, pour refonder un monde propice à l’autoréalisation de soi et des autres. Cela n’est pas un rêve superflu, mais une tâche historique immédiate ; développer un nouveau rapport au monde, à soi et aux autres, une conscience sociale ancrée dans une sensibilité, une vision de la société à construire, apte à modifier nos institutions, nos pratiques et nos conditions de vie. À la subjectivité populiste-autoritaire, il faut proposer une subjectivité populaire et émancipatrice. Comment faire? À nous d’y réfléchir dès maintenant.

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1 Commentaire sur "Réflexion sur Machiavel et la peur de l’Islam"

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C’est étrange car une génération plus tard, Etienne de la Boetie écrivait le Discours de la servitude volontaire. Un essai qui montre à l’envie l’échec de la subjectivation émancipatrice. La Renaissance se portait comme un mouvement émancipateur mais notamment, à Florence, la population avait facilement remplacé les Medicis par Michel Savonarole, un fondamentaliste religieux qui avait institué dans la ville une véritable théocratie. C’est que les Medicis représentait une oligarchie marchande dont les réussites et l’éclat avaient fait des laissés-pour-compte. Le vernis de démocratie n’était que superficiel. Dans la réflexion sur l’émancipation je pense que la participation citoyenne doit faire… Lire plus »
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