Réflexions sur la transition

Réflexions sur la transition

Sortir du capitalisme ne se fera pas du jour au lendemain. Même si des révolutions – des moments de crise sociale et politique menant à des ruptures ou des sauts qualitatifs – sont inévitables, celles-ci n’arriveront pas toutes en même temps et ne surmonteront pas toutes les difficultés en criant ciseau. En même temps, une approche strictement gradualiste, par laquelle le passage du capitalisme au socialisme se ferait presque imperceptiblement, la nouvelle société se développant en parallèle avec l’ancienne jusqu’à ce que celle-ci se dissolve comme la chrysalide d’un papillon, m’apparait comme une utopie dangereuse. La transition devra se confronter à des résistances, tant sur le plan des mentalités que des institutions, et celles-ci ne seront surmontées que par des luttes collectives épiques. Une stratégie socialiste sérieuse doit inclure la préparation pour des moments difficiles face aux pouvoirs économiques et politiques en place.

J’ai beaucoup apprécié la contribution d’Alain Savard sur les trois différents fronts de la lutte contre le capitalisme : celle des luttes sociales, celle de l’économie parallèle et celle du pouvoir politique. J’ajouterai ici un autre triptyque qui pourrait converger avec le premier, comme les deux yeux nous permettent de voir en 3D. Il s’agit de la distinction entre la résistance, la résilience et la rupture.

Par résistance, nous pouvons identifier tout ce qui permet de combattre les attaques incessantes motivées par la recherche du profit et ses corolaires idéologiques et politiques. Il s’agit bien entendu du terrain de prédilection des mouvements sociaux, mais on peut y inclure aussi des mesures politiques de type défensives comme l’élection d’un gouvernement anti-impérialiste ou sa défense contre des efforts de déstabilisation ou une tentative de coup d’État. On peut déplorer que peu de combats depuis une trentaine d’années sont autre chose que défensifs. On pourrait croire que ces luttes sont strictement économiques ou même corporatistes. C’est pourtant sur la base de tels mouvements que le paysage politique se redéfinit présentement, comme on l’a vu au Québec depuis la grève de 2012 ou en Grande-Bretagne avec l’élection comme chef du Labour d’un des principaux animateurs du mouvement anti-guerre de 2003.

La résilience comprend tout ce qui nous permet de mieux résister aux aléas de l’économie mondiale et au chantage des milieux financiers. C’est l’espace qui convient le mieux aux initiatives économiques alternatives comme des réseaux d’échange locaux, des coopératives ou de l’économie sociale. Mais cette logique de résilience devrait aussi impliquer l’ensemble des services publics (avec leur effet stabilisant sur l’emploi et la demande) de même que l’acquisition ou la préservation d’instruments financiers contrôlés par les pouvoirs publics (Caisse de Dépôt) ou par des organisations de masse (Fonds de solidarité). Le cas de la Grèce nous a montré qu’une monnaie nationale peut devenir un outil majeur dans notre capacité à résister aux pressions d’organisations internationales vouées à la préservation de l’ordre néolibéral.

Quant à la logique de rupture, on pourrait la limiter à la mythique « prise du pouvoir ». Mais encore une fois, le cas grec nous a rappelé que gagner les élections (ou un référendum) ne signifie pas forcément l’acquisition d’un pouvoir réel ou un changement qualitatif du rapport de force. Des moments de rupture se trouvent aussi au niveau des luttes sociales, par exemple lorsqu’elles atteignent le niveau de la grève politique de masse et que commencent à s’organiser des lieux de contre-pouvoir.

J’estime que ces trois dynamiques devront être combinées et se renforcer mutuellement si on veut opérer une sortie du système et fonder un nouveau modèle économique et politique. Chaque saut qualitatif sur un de ces plans ouvre la porte à plus d’audace sur les deux autres. Mais à chaque fois qu’une telle porte s’ouvre, elle risque de se refermer brutalement si les deux autres types de stratégies ne sont pas mobilisées. Un mouvement social radical peut s’étioler et retomber dans le défaitisme et une stratégie défensive s’il n’a pas de débouché politique. Un gouvernement élu sur un programme de rupture peut reculer face à la contre-attaque des pouvoirs économiques et des puissances étrangères s’il n’est pas aiguillé par des luttes sociales constantes. Des initiatives inspirantes sur le plan économique peuvent dépérir si elles ne sont pas nourries par des mouvements sociaux alliés et des gouvernements complices.

Bien entendu, toutes ces dynamiques, même combinées, peuvent aboutir à la défaite si les efforts de transition sont limités à une petite partie du globe. Tant la résistance que la résilience et la rupture doivent être conçues et coordonnées dans la mesure du possible au niveau international.

En raison du caractère forcément inégal et éclaté de ces multiples fronts de lutte, l’organisation des socialistes est une nécessité vitale. Ce sont les militantes et les militants qui voient dans chaque lutte sur chaque front une avancée possible vers le socialisme qui devront exprimer par leur travail politique l’unité de fait de ces différents aspects de la transition. Et cette unité est souhaitable dès maintenant. Le capitalisme ne va pas disparaitre par lui-même ou par accident. Il faudra le pousser hors de la scène de l’histoire par un effort collectif, délibéré et déterminé.

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