Renverser la dictature du politiquement correct

Renverser la dictature du politiquement correct

1. L’empire du politiquement correct, version sophistiquée du « on ne peut plus rien dire », représente l’idéologie dominante de notre temps. À un premier niveau, plusieurs voix médiatiques, et non les moins influentes, dénoncent le régime d’énonciation des minorités et de la gauche bienpensante qui imposent le silence sur certains sujets et font régresser le débat public à coup d’anathèmes et de procès par association.

2. Racisme, sexisme, islamophobie, transphobie, phobie tout court, oppression, intersectionnalité; tout ce lexique de termes « savants » qui tentent de nommer des phénomènes sociaux complexes sont d’emblée rejetés comme des formes d’intimidation et de censure de curés de la rectitude politique, qui auraient une connaissance universitaire et éclairée du Bien.

3. Ce débat sur le langage oppose deux camps: les nouvelles élites culturelles, qui justifient les revendications des groupes minoritaires, et les intellectuels publics rebelles, critiques, anticonformistes, qui dénoncent ce nouvel ordre moral imposé pour se porter à la défense du sens commun, de la majorité culturelle et des classes populaires contre les attaques de la gauche libérale multiculturaliste.

4. La pensée conservatrice et/ou réactionnaire devient du même coup la gardienne de la liberté d’expression, le camp des Lumières, de la Raison et du bon sens, contre l’obscurantisme des nouveaux extrémistes qui s’enferment leur supériorité morale et leur mépris du peuple. Ce procédé rhétorique, devenu hégémonique, fait maintenant partie du sens commun. Le néo-conservatisme semble avoir gagné cette première joute du débat public, car aucun contre-discours ou récit alternatif facilement compréhensible n’est audible à l’heure actuelle. La critique simpliste de la méchante droite xénophobe ne parvient pas à supplanter la critique tout aussi simpliste de la gauche extrémiste.

5. Du même coup, les idéologues conservateurs peuvent contourner l’objet de la critique (la critique des représentations collectives, des conduites, des discriminations et des systèmes de domination) en faisant dévier le débat autour du sujet de la critique: l’attitude problématique, déraisonnable, voire dangereuse de la gauche et des groupes sociaux qui cherchent à faire entendre leur voix de façon « radicale ». Alors que la gauche cherche à convaincre à l’aide d’un lexique universitaire et des théories sophistiquées permettent d’identifier des problèmes sociaux complexes, le camp adverse maîtrise « l’art de la controverse, celle que l’on utilise pour avoir raison, c’est-à-dire par toutes les voies, par tous les moyens possibles. On peut en toute objectivité avoir raison, et pourtant aux yeux des spectateurs, et parfois pour soi-même, avoir tort », comme le rappelle Schopenhauer dans L’art d’avoir toujours raison.

6. Le génie de la dénonciation du politiquement permet aux défenseurs de l’ordre dominant de critiquer ceux et celles qui critiquent le système sur leur façon de critiquer, sans jamais entrer dans les débats de fond. On ne débat plus sur rien, sauf de la bonne ou mauvaise manière de débattre, ou pire, on affirme machinalement qu’on ne peut plus débattre du tout, en répétant sans cesse la même rengaine. Ce mantra pénètre tranquillement mais sûrement dans la conscience populaire.

7. Ce processus de cadrage des enjeux publics (le problème n’est pas le capitalisme, le colonialisme, le sexisme ou le racisme, mais le politiquement correct, la nouvelle censure, la bienpensance), constitue le principal verrouillage idéologique de notre époque. Dès que certains mots sont prononcés, même sur un ton apaisé et dans un esprit d’ouverture, des réactions émotionnelles, blocages, processus de victimisation, dénis, accusations et procès d’intention surgissent pour éviter une discussion rationnelle sur des enjeux sensibles qui affectent la représentation de soi.

8. Ces mécanismes de défense sont renforcés par la croyance que le problème ne peut pas se trouver en nous-mêmes, ni même dans la société ou la culture. Toute critique devient une attaque personnelle ou collective, une atteinte à l’intégrité morale du Moi ou de la Nation. Parler de racisme systématique, c’est faire le procès des Québécois. La protection du Soi contre les attaques extérieures vise à se prémunir de l’idéologie oppressive et moralisatrice qui évoque à plusieurs égards le mauvais souvenir de la culpabilisation imposée par le clergé des années 1950. Plus le débat se poursuit, plus le sentiment du « foutez-moi la paix » devient intense et suscite des réactions agressives.

9. En ce sens, prétendre vouloir convaincre le sens commun à coup d’analyses intersectionnelles compréhensibles par des personnes ayant un bagage en sciences sociales ne représente pas une stratégie discursive gagnante dans la conjoncture actuelle. Sans abandonner la nécessité de la critique des systèmes d’oppression, il faut réaliser que le recours répété à un certain lexique et à l’identité sociale des personnes critiquées (vous dites cela parce que vous êtes un homme blanc, cis, hétérosexuel, etc.) ne peut que renforcer cette dynamique de verrouillage du débat public, et apporter des munitions à la droite qui a déjà trouvé sa façon de neutraliser la critique.

10. Si l’analyse sophistiquée des systèmes d’oppression est valide sur le plan théorique et dans les milieux militants, elle peut s’avérer fausse en pratique, au sens où elle renforce l’idéologie dominante qui empêche le processus de conscientisation. Je ne dis pas ici qu’il faut rejeter en bloc les apports précieux des nouvelles pensées critiques et renoncer à la prise en compte des privilèges, mais que le discours sur la dénonciation des privilèges, comprise comme principale et seule stratégie de critique sociale dans un contexte de dictature du discours anti-politiquement correct, est fort probablement voué à l’échec.

11. Que faire? La première étape consiste à trouver des stratégies efficaces pour recadrer le débat public sur les enjeux de fond. Cela ne veut pas dire de considérer les luttes contre le sexisme et le racisme comme des enjeux secondaires, et de revenir à la bonne vieille lutte des classes comme principal clivage de notre époque. Néanmoins, il faut tout de même apprendre à hiérarchiser les enjeux, et à secondariser certaines controverses qui mettent la gauche en position minoritaire. C’est pourquoi il faut sortir de la « question identitaire » et ramener les questions sociale, démocratique et écologique au premier plan. Loin d’abandonner le combat contre les discriminations raciales et sexuelles, il s’agit justement de montrer qu’il ne s’agit pas là d’une « guerre des identités », majorité contre minorités, mais bien d’une affaire d’égalité, de respect, de dignité et de justice sociale.

12. Intégrer les questions sociale, démocratique et écologique comme principale grille d’analyse permet de lier une série d’enjeux dans une perspective émancipatrice. Par exemple, dire que l’urgence climatique est un enjeu prioritaire pour le Québec et la planète ne revient pas à dire qu’il faut laisser de côté le problème de la redistribution de la richesse, la forme des institutions politiques, les inégalités entre le 1% et les classes populaires, les pays du Nord et les pays du Sud, les Québécois et les autochtones, Montréal et les régions, les hommes et les femmes, etc. En fait, pour sortir du marasme actuel, il faudra remettre question non pas un aspect, mais toutes les dimensions de la société québécoise afin de la reconstruire de l’intérieur et la régénérer démocratiquement.

13. On peut très bien montrer que la transition écologique est une affaire de justice économique, sociale et environnementale, car elle implique de transformer l’ordre établi pour construire un monde viable pour tous. La transition n’est pas une simple affaire de consommation responsable ou de réduction de gaz à effet de serre; c’est un projet social colossal visant à bâtir les infrastructures économiques, sociales, alimentaires, énergétiques et technologiques pour renforcer la résilience des communautés locales et assurer à tous l’accès aux ressources nécessaires pour mener une vie épanouie. Savoir comment on pourra se nourrir, se loger, travailler, se déplacer et habiter dans nos régions dévastées demain représente un enjeu beaucoup plus criant que de savoir si tel ou tel professeur d’école porte une kippa.

14. Il faut donc trouver tous les moyens nécessaires pour secondariser la lutte laïcarde et la présenter comme un combat d’arrière-garde, dépassée, bien intentionnée au mieux, mais naïve vis-à-vis les défis de la réalité sociale, économique et climatique du XXIe siècle. Ce n’est pas la gauche qui est « déconnectée » de la réalité en ignorant la volonté majoritaire qui cherche à défendre une laïcité qu’on lui a mise dans la tête; c’est plutôt un gouvernement qui croit rassurer le monde avec un projet de loi qui enlève un crucifix et bannit les signes religieux pendant que la maison brûle. « Sauvons-les meubles! », tel est le leitmotiv de laïcité version Legault. « Sauvons-nous de l’incendie », trouvons refuge et bâtissons ensemble une nouvelle maison commune, telle est la voix instinctive qui nous sauvera de la catastrophe et jettera les bases de la résilience collective.

15. Certains diront qu’on peut tout à fait mâcher de la gomme et marcher en même temps, au sens où nous pouvons interdire les signes religieux d’un côté et amorcer la transition écologique de l’autre sans problème. Cependant, on oublie ici qu’on est en train de s’étouffer en mâchant la gomme identitaire, que celle-ci est peut-être un produit artificiel et mentholé qu’on pourrait simplement cracher pour se mettre à jogger, et même courir pour rattraper l’immense retard que nous avons pris comme société en débattant des signes religieux depuis une décennie. Passons aux choses sérieuses, à la construction d’institutions solides qui nous redonneront une réelle fierté collective, au lieu de nous contenter d’une petite satisfaction de pacotille. Si le Québec baigne dans les eaux stagnantes de la fin de l’Histoire depuis l’échec du référendum de 1995, il est temps de faire un « Grand rattrapage », c’est-à-dire de devenir à la hauteur des exigences du XXIe siècle… vingt-cinq ans plus tard.

16. La gauche doit se ressaisir du récit national et collectif, laissé trop longtemps aux forces conservatrices qui ont réinterprété l’histoire du Québec comme « dénationalisation tranquille », « oubli du passé » et autres mythes qui structurent un imaginaire angoissé par la disparition de l’identité collective. Au lieu de croire qu’on va « sauver le Québec » en envoyant un doigt d’honneur au régime de 1982 (le fameux multiculturalisme comme abomination libérale-gauchiste), pourquoi ne pas réaliser les promesses inaccomplies de la Révolution tranquille? Plus fondamentalement, pourquoi ne pas renverser le régime de 1867 de la monarchie britannique et de la souveraineté parlementaire, puis dépasser le régime colonial qui a dépossédé les peuples autochtones de leur territoire? Créer une « nouvelle alliance » entre peuples, discuter du partage du territoire et de la coexistence pacifique ne pourra se faire dans un monde contraint par l’État colonial et le régime capitaliste de la croissance infinie, qui spolient nos ressources et défigurent notre territoire.

17. Dans cette perspective, recadrer le débat sur la question sociale, démocratique et écologique ne consiste pas à abandonner la « question nationale », mais à réinvestir cette question en la sortant de la querelle identitaire qui ne mène nulle part et nous enferme dans un éternel présent. Ce qu’il s’agit de faire, ce n’est pas de conserver la culture québécoise telle qu’elle est, en la laissant inchangée, mais de bâtir une « nouvelle culture » en réactivant certains imaginaires du passé, en y ajoutant les nouveaux apports du présent, et en esquissant les contours d’un futur à inventer. Ni simple repli sur soi, ni simple célébration libérale de la diversité, il s’agit très précisément de construire un récit du monde qui vient, lequel serait enraciné dans l’imaginaire fécond et les contradictions de la société actuelle. Comme le notent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur vertigineux essai Comment tout peut s’effondrer :

«  Nous avons grandement besoin de nouveaux récits transformatifs pour entrer dans une grande période d’incertitude, des histoires qui raconteraient la réussite d’une génération à s’affranchir des énergies fossiles grâce, par exemple, à l’entraide et la coopération. Travailler l’imaginaire, c’est cela : se trouver des récits qui permettent de ne pas entrer en dissonance cognitive et en déni. « Décolonisons l’imaginaire! ». Écrire, conter, imaginer, faire ressentir… il y aura beaucoup de travail pour les artistes dans les années qui viennent. »1

18. Face à une civilisation thermo-industrielle au bord de l’effondrement, il y a plusieurs raisons d’être angoissé. Il ne s’agit pas donc de disqualifier la peur de l’insécurité économique et/ou culturelle, de l’incertain, de l’étranger, et même de disparaître, car tel est l’affect de l’inquiétude généralisée qui structure notre époque. Mais nous devons absolument donné une réponse positive, concrète et enracinée face à la fin d’un monde qui pourrait bien être l’occasion d’une métamorphose, d’un recommencement de l’Histoire dans lequel nous pourrions jouer un rôle actif en reprenant en main nos communautés, nos infrastructures, nos institutions et notre relation au monde.

19. Cette stratégie passe par le « travail de l’imaginaire », et donc de la sensibilité, lequel ne peut se limiter aux débats stériles sur Facebook et au fait de se bagarrer avec quelques fascistes dans la rue. Il faut souligner bien sûr qu’il n’est pas inutile et même tout à fait nécessaire de diffuser des idées émancipatrices sur toutes les plateformes médiatiques, d’argumenter de façon sereine, ou encore d’organiser des contre-manifestations contre les fachos. Mais une bonne partie de la solution se trouve sur le terrain culturel hégémonisé par les forces réactionnaires.

20. Contre l’idéologie du conservationnisme culturel qui laisse intacts les fondements économiques destructeurs de la société, il ne faut pas tomber dans le piège inverse qui abandonne complètement le terrain culturel au profit des seules questions économiques et matérielles. Au lieu d’opposer de façon stérile infrastructure et superstructure, nous devons articuler les deux dimensions en proposant un transformationnisme culturel qui invite à revisiter le passé et à bricoler de nouvelles formes de vie, tout en proposant un projet sérieux de refondation des infrastructures économiques et sociales sans lesquelles aucune vie commune n’est possible. Comme le notait à juste titre Antonio Gramsci, il n’y aura pas de révolution sans « nouvelle culture », c’est-à-dire sans réforme majeure de l’ordre intellectuel et moral.

« Créer une nouvelle culture ne signifie pas seulement faire individuellement des découvertes « originales », cela signifie aussi et surtout diffuser critiquement des vérités déjà découvertes, les « socialiser » pour ainsi dire et faire par conséquent qu’elles deviennent des bases d’actions vitales, éléments de coordination et d’ordre intellectuel et moral. Qu’une masse d’hommes soit amenée à penser d’une manière cohérente et unitaire la réalité présente, est un fait « philosophique » bien plus important et original que la découverte faite par un « génie » philosophique d’une nouvelle vérité qui reste le patrimoine de petits groupes intellectuels. »2

 

1 Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, Paris, 2014, p. 218.
2 Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, La Fabrique, Paris, 2011, p. 102.

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