Réponse à Alain Savard

Réponse à Alain Savard

Ce texte est une réponse au texte « Épistémologie du quotidien contre le dogmatisme (de gauche) », écrit par Alain Savard.

Il est, j’en conviens, impératif de réfléchir aux rapports entre militantisme et savoirs collectifs. Cette prérogative est sans doute intemporelle, mais elle apparaît particulièrement importante dans le contexte social et politique qui nous entoure depuis deux décennies, les années 2000 ayant été marquées par des transformations importantes des modes de communications qui ont favorisé tant la convergence des pouvoirs capitalistes en place (notamment par les alliances intergouvernementales comme l’Union européenne et les différents traités de libre-échange) que l’explosion d’une culture autoproclamée militante et résistante, l’alter-mondialisme, qui « unit » au-delà des frontières et des divergences locales, bon nombre de factions de la gauche. Propulsée par l’avènement d’Internet, et, plus tard, par celui des réseaux sociaux, cette coexistence de plus en plus consolidée des différentes formes de résistances et de militantismes est devenue un terrain inclusif, qui invitait tacitement réformistes, anarchistes, féministes, conspirationnistes, écologistes, et j’en passe, à participer aux mêmes contre-sommets, aux mêmes manifestations, et surtout à se côtoyer sur une base régulière les un-e-s les autres. Si bien qu’il est aujourd’hui possible pour un adolescent de se familiariser avec ces différents courants politiques en très peu de temps, sans même quitter le sous-sol de ses parents. Or cette « nouveauté » s’accompagne d’une accessibilité sans précédent à de très diverses formes de savoirs. Si les adeptes de la théorie du complot sont généralement perçus comme ridicules par la gauche, ils ont au moins su marquer des points sur un terrain : la confiance en les médias traditionnels s’effrite, et à cet effritement correspond une « validité » grandissante des savoirs « alternatifs ». Les quelques échanges que pouvaient jadis avoir entre eux les différents groupes d’extrême gauche sont aujourd’hui le lot quotidien des militantes et des militants. Si bien qu’il est maintenant inévitable de se demander jour après jour si la lutte des classes ne doit pas passer a priori par une révolution écologiste, si le travail invisible des femmes dans les organisations politiques n’est pas une intériorisation du discours dominant qui doit être abolie avant toute prétention à un renversement de l’État, si la valorisation de la diversité raciale et sexuelle n’est pas instrumentalisée par le capitalisme, si la sortie du parlementarisme ne risque pas d’être stérile si l’on répète les structures du biopouvoir qui l’ont permis, etc. Mais cette multiplication des « savoirs » et des discours au sein des sphères militantes a également un penchant dangereusement simplificateur. Pour convaincre les néophytes que notre voie est la bonne, l’argumentation structurée n’est plus forcément le meilleur outil. Aux discours longuement réfléchis et adroitement articulés du Parti Communiste se sont substitués les memes, les statuts de 140 caractères et les speechs futiles de vedettes télévisuelles lors de talk-shows. La question du rapport du militantisme au savoir a donc atteint, en regard à toutes ces transformations, une étape cruciale, et il est primordial de la poser de manière rigoureuse.

Alain Savard propose de comprendre ce rapport à la lumière d’une épistémologie qui oppose savoir théorique et savoir pratique, connaissance transmise d’individu à individu et expérience empirique. Il affirme que la dénotation de la notion de connaissance est double : elle renvoie d’une part à un ensemble de présupposés expérimentalement acquis qui permettent à un sujet de s’adapter à son environnement et de le modifier (par exemple l’idée bien implantée qu’un objet « tombe » sur le sol lorsqu’aucun obstacle ne l’en sépare) et d’autre part à une articulation d’énoncés décrivant l’état du monde (en l’occurrence les lois de la gravitation de Newton). L’article de Savard défend l’idée que le premier type de savoir est acquis de manière empirique (c’est en faisant l’expérience de la gravité que l’on apprend la chute des corps et son impact sur notre environnement) et que le deuxième type procède d’une confiance accordée en un enseignant, un mentor (la théorie de la gravitation nous est transmise, par exemple, par un professeur en qui nous plaçons notre confiance). C’est, selon l’auteur, à partir de ces deux formes de connaissances, qui sont à la fois contingentes et arbitraires, que nous devons comprendre et questionner notre « place » face aux savoirs politiques qui sous-tendent notre activité militante. Pour parvenir à une stratégie qui permettrait de dépasser les divisions de la gauche, afin de convaincre le plus grand nombre et de transformer le monde, il nous faut, écrit Alain Savard, remettre en cause les frontières formées par l’expansion et la rencontre des différentes théories politiques qui nous entourent en prenant conscience du fait que notre position en leur sein est déterminée et limitée par des contraintes épistémiques qui s’avèrent ponctuellement situées.

Il faut d’abord spécifier que la distinction entre savoir théorique et savoir pratique (les épistémologues anglophones utilisent bien souvent les termes plus parlants « knowing what » et « knowing how ») est loin d’être aussi évidente que ce que laisse entendre l’article de Savard. Lorsque nous utilisons notre savoir, théorique ou pratique, nous ne faisons que très rarement appel à des énoncés. Cette forme de connaissance est essentiellement presque uniquement utilisée dans les tâches intellectuelles de haut niveau et dans les activités communicationnelles. Les énoncés sont utiles dans l’acquisition de savoirs théoriques et pratiques, mais ne sont sollicités, une fois intériorisés, qu’en de rares occasions. Une mécanicienne automobile, par exemple, utilise généralement un savoir théorique de manière intuitive : lors d’une tâche de réparation, son « knowing what » et son « knowing how » ne sont pas différenciés. La mécanique automobile peut d’ailleurs être apprise par essais-erreurs, comme un enfant qui apprend à marcher, ou par la parole d’un enseignant, et cela ne change rien à la nature de sa pratique. L’épistémologie contemporaine préfère d’ailleurs utiliser la distinction entre « Système 1 » et « Système 2 », ou « Pensée rapide » et « Pensée lente », à celle, plus traditionnelle, entre savoir théorique et savoir pratique. Les opérations du Système 1 sont celles qui caractérisent la majeure partie de nos actions intellectuelles et physiques : elles constituent une réponse presque naturelle aux stimulations du monde sur notre personne. Les opérations du Système 2 sont moins fréquentes et requièrent un plus haut degré de concentration, observables par une accélération du métabolisme. Elles sont celles que nous sollicitons lorsque nous devons résoudre un problème logique complexe, et elles nécessitent que nous nous extrayions temporairement de notre situation immédiate. Pour la plupart d’entre nous, marcher, respirer, discuter, ne nécessitent qu’une activation du Système 1. En revanche, déterminer le meilleur coup à jouer dans une partie d’échecs difficile, coordonner ses mains ou ses doigts lorsqu’on a apprend à jouer d’un instrument et mémoriser une longue liste d’éléments par cœur nous obligent à faire appel à notre Système 2. Or, selon cette distinction, certains types de savoirs peuvent, en fonction de la situation et de l’individu qui les utilise, relever d’un système ou de l’autre. Par exemple, effectuer des multiplications simples comme 4×3 ne demandent pas d’effort particulier pour la plupart des adultes mais constitue une tâche colossale pour les jeunes enfants. Il y a fort à parier que la majorité des savoirs acquis passent du Système 2 au Système 1 du point de vue de leur implémentation cognitive. Mais il existe aussi des cas ou une activité faisant intervenir le Système 1 doive à un moment refaire appel au Système 2. C’est notamment ce qui se produit avec les personnes victimes d’un accident important, qui doivent réapprendre à parler ou à marcher. Mais c’est aussi ce qui se passe lorsqu’une personne a mal appris une forme de connaissance et doit reformater son appareil cognitif adéquatement. Quelqu’un qui aurait appris incorrectement à accorder à l’écrit les participes passés et qui se retrouve dans une situation où il doit revoir ses règles de français avant d’écrire des mots (en remplaçant, pour utiliser un exemple célèbre, ledit mot par « mordre » ou « mordu » dans son esprit) répondrait à ces critères. La révision des savoirs acquis qui passe par la substitution du Système 1 par le Système 2 et inversement, dans l’accomplissement des tâches est un élément important de la cognition. Elle peut grosso modo se traduire, si nous reprenons la distinction savoir théorique-savoir pratique, par le fait qu’une croyance empirique (par exemple celle selon laquelle tous les pauvres sont paresseux, pour revenir à nos intérêts politiques), peut être rectifiée par l’apprentissage théorique, et qu’à l’inverse, l’intériorisation d’une connaissance « théorique » (par exemple celle selon laquelle tous les pauvres sont paresseux) peut être rectifiée par des expériences empiriques.

Cette perméabilité de la limite entre connaissance théorique et connaissance pratique ne s’arrête pas aux seules aptitudes cognitives d’un individu. L’individu n’est qu’une partie minime des processus de déploiement, de transmission et de métamorphoses du savoir. L’essentiel du savoir humain est aujourd’hui encodé dans des textes, des vidéos, des serveurs, etc. Certes, ce sont des cerveaux humains qui ont été mobilisés pour créer cette « mémoire externe », mais les personnes qui sont actuellement cognitivement actives n’en sont pas la principale « cause », et, pour ainsi dire, elles en sont bien plus l’ « effet ». C’est pourquoi, pour reprendre l’exemple de la gravité, les pilotes d’avions implémentent de manière pratique le savoir théorique des théories de Newton. Ils n’ont pas à réfléchir à chaque instant aux énoncés de la théorie de la gravitation, et, pourtant, leurs corps interprètent presque naturellement ces lois. Nous n’avons plus à penser et à écrire ce que Newton a pensé et écrit avant nous, cette connaissance a désormais imprégné de nombreuses sphères de notre société, elle est dorénavant un outil accessible pour bon nombre d’activités physiques et intellectuelles. La connaissance en général est un outil puissant, parfois accessible, et, comme tout outil puissant, elle présente l’intérêt d’être utilisée, manipulée, à des fins politiques.

Dans cette optique, les processus d’intériorisation, qui consistent à intégrer dans des cerveaux des savoir via le Système 2 pour être éventuellement utilisés par le Système 1, n’ont de force que s’ils affectent des grandes communautés. L’éducation nationale est sans doute l’institution qui se base le plus efficacement sur ce précepte : l’État filtre les savoirs, détermine, notamment en fonction de ses orientations politiques, ce qui devra être intériorisé par les citoyens en formation. Ces pratiques sont soumises régulièrement à des réformes qui ne sont souvent que les corolaires des modifications idéologiques d’un gouvernement (les récents et fort désespérants débats sur l’enseignement de la « théorie du genre » en France en sont un exemple frappant). L’intériorisation massive des enseignements de l’éducation nationale tend à indiquer qu’Alain Savard a tort lorsqu’il affirme que nous accordons notre confiance à un maitre. Nous sommes en fait bien plus passifs que nous voulons bien le croire dans ce processus, lequel est d’ailleurs plus apparenté à un apprentissage « empirique », puisqu’il impose des stimulations sur le corps et l’esprit des élèves et les force à configurer leurs appareils nerveux et cognitif en conséquence, qu’à un apprentissage « théorique ». Toutefois, la notion de « confiance » demeure centrale dans l’acquisition de connaissances. Nous ne croyons pas « n’importe qui », et, en vieillissant, cette précaution a tendance à augmenter. Les critiques de discours et autres formes de « propagandes » se basent sur cette idée pour se fonder une légitimité, et les adeptes des alt-facts, ces Protagoras des temps modernes, ne l’ont que trop bien compris. La légitimité d’un savoir ne repose pas sur sa vérité, sa cohérence, ou son adéquation, mais bien plutôt sur sa crédibilité. Les opérations de dé-crédibilisation sont monnaie courante dans les relations publiques, et elles servent bien plus des intérêts politiques qu’un idéal de vérité.

Quand être humain apprend, c’est toujours baigné dans ces relations de pouvoir complexes. Il n’y a pas deux manières d’apprendre : le savoir théorique et le savoir pratique sont autant l’un que l’autre des impositions de mentalités et de comportements sur des masses d’individus configurables. Il y a en revanche des manières plus réfléchies que d’autres d’utiliser le savoir. Lorsque l’on agit et que l’on s’exprime de manière intuitive, en utilisant notre Système 1, on ne fait pas que répondre « naturellement » aux impacts qu’a sur nous le monde qui nous entoure, on instancie en même temps, très souvent, une intériorisation collective massive, on reproduit un « discours ». En revanche, lorsque nous prenons du recul, que nous tentons tant bien que mal de faire abstraction de nos déterminations immédiates pour prendre une décision, on s’éloigne, toujours temporairement, c’est entendu, du lot qui nous entoure. Et cette attitude a, effectivement, tendance à créer des « divisions ».

Il nous faut ici faire attention : ce que nous appelons la « gauche », ou la « gauche radicale », est une catégorie arbitraire. Ses limites sont, au mieux conventionnelles, au pire imposées par les « penseurs légitimes » du spectre politique. De manière générale, nous incluons dans l’ensemble de gauche radicale celles et ceux qui luttent contre le capitalisme, le patriarcat, la xénophobie, l’hétéronormativité et le colonialisme, mais nous savons toujours que ces frontières sont plus ambigües que ce que nous aimerions. De plus, les « phénomènes de cliques » au sein de la gauche ne sont pas garantes d’une santé cognitive ; bien souvent, au contraire, elles sont maintenues par des intériorisations fortes de discours « locaux » qui n’autorisent aucun écart. Je ne peux qu’être d’accord avec Alain Savard sur l’idée qu’il nous faut nous comprendre nous-mêmes comme le fruit de contingences involontaires et que nous devons nous baser sur cette compréhension pour favoriser une ouverture aux autres. Les divisions ne sont pas un mal. La fermeture d’esprit en est un. Mais l’article de Savard est entièrement fondé sur un présupposé que je ne saurais passer sous silence : celui qui stipule que la gauche doit s’unifier pour « convaincre » le plus de gens possible.

Car la « gauche » est multiple, et affirmer qu’elle doit s’unir pour atteindre cet objectif est plus que réducteur. Certains veulent exprimer leur révolte, qu’elle ne passe pas inaperçue. D’autres souhaitent peut-être simplement créer des espaces où les marginaux puissent exister sans violence. D’autres aspirent à offrir une alternative viable qui ne soit pas forcément partagée par une majorité. Certains aussi veulent participer à construire des discours qui ne seront entendus ou considérés que dans 1000 ans.

Les résistances au pouvoir politique, comme les famines, ne sont pas là pour gagner des élections, elles ne sont peut-être qu’une réponse appropriée, méritée, aux prétentions hégémoniques et universalistes des rapports de domination. Ceux qui cassent des vitrines doivent faire attention à ne pas finir en prison. Ceux qui aspirent à prendre le pouvoir doivent faire attention à ne pas répéter les structures d’oppression, et c’est sans doute ce qui est le plus utopique. Je ne dis pas que la gauche électoraliste est inutile. Elle a son rôle à jouer au sein de cette gauche. Mais elle a aussi son rôle à jouer au sein de la justification du pouvoir parlementaire. Et penser être en mesure de concilier ces deux pôles et sans doute la prétention absolutiste la plus absurde qui soit. La gauche parlementariste doit accepter ses paradoxes, doit accepter le fait qu’elle ne fera pas « gagner » l’opposition au pouvoir, l’intérêt des marginalisés. Les luttes se croisent en certaines occasions. Un sommet du G7 aura lieu au Québec l’année prochaine, je ne sais pas trop pourquoi je dis ça ici. Mais elles retournent faire leur travail critique chacune de leur côté. Les stratégies d’unification passent par une entreprise d’intériorisation massive d’un discours. Je ne dis pas que cette pratique doit être évitée, mais elle doit, constamment, être critiquée ; et les divisions internes, bien qu’inconfortables et embarrassantes pour tout le monde, sont peut-être le seul véritable gardien de ce mouvement.

Love and rage,

Oa

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