Retrouver la raison du populisme de gauche

Retrouver la raison du populisme de gauche

Dans son article Le pacte faustien du populisme de gauche, le philosophe Jocelyn Maclure émet un avertissement face aux sirènes de la stratégie populiste qui est actuellement revendiquée par Québec solidaire. Selon lui, le “jeu n’en vaut pas la chandelle pour les progressistes”, notamment parce que la rhétorique populiste, même dans sa version “vertueuse”, serait incompatible avec “l’intégrité et la qualité de nos processus et institutions démocratiques [qui] ne doivent pas être sacrifiées au nom des gains électoraux.”

Or, bien que Maclure nous mette en garde contre les simplifications qui seraient inhérentes au populisme de gauche, il verse lui-même dans la simplification en nous présentant un homme de paille qui caricature la stratégie politique défendue par des figures et formations aussi diverses que Bernie Sanders, AMLO, le Labour Party, Podemos, La France insoumise, etc. Après avoir examiné de plus près certaines affirmations et raccourcis de ce portrait un peu trop schématique, nous formulerons quelques arguments pour inviter les progressistes à un débat raisonnable sur les vertus et les limites du populisme de gauche.

Pour commencer, Maclure a raison de caractériser le populisme par un discours qui crée une frontière entre le peuple et l’élite. Cela dit, le populisme de gauche ne vise pas à “homogénéiser [le peuple] outrageusement”, ni à un construire un “nous” rigide” qui s’opposerait aux “ennemis du peuple”, avec un “mépris pour l’État de droit et les contre-pouvoirs, dont les médias, les tribunaux et les universités”. Ces affirmations sont peut-être adéquates pour qualifier le populisme de droite (conservateur, réactionnaire ou d’extrême droite), mais elles ne renvoient pas aux discours des populistes de gauche qui défendent tous l’État de droit, les universités, les contre-pouvoirs médiatiques, etc.

Certes, Maclure reconnaît que le populisme de gauche défend un projet politique basé sur les principes de justice sociale et environnementale, mais il considère que les moyens discursifs utilisés, soit le fait “d’accentuer les clivages existants, trouver des boucs émissaires, simplifier abusivement les enjeux, caricaturer les positions des opposants et entretenir des préjugés présents dans les segments de la population que l’on veut séduire”, seraient les marques distinctives de toute stratégie populiste. Bref, pas de populisme sans bouc émissaire, que celui-ci soit représenté les élites culturelles et les minorités pour les populistes de droite, ou le capitalisme et la mondialisation néolibérale pour les populistes de gauche.

Pour ma part, je ne crois pas que des expressions comme oligarchie, peuple, nation, “gens ordinaires”, émancipation, égalité, ou des slogans comme “for the many, not the few” impliquent une pente glissante vers la démagogie extrême. Le populisme n’est pas une stratégie de simplification outrancière qui serait, indépendamment du contenu politique défendu, indéfendable du point de vue des normes de la démocratie représentative, participative et délibérative. Maclure admet rapidement qu’il serait possible de “définir le populisme autrement”, comme le font Ernesto Laclau et Chantal Mouffe par exemple, mais il rejette cette hypothèse aussitôt en disant qu’on “risque alors de rabattre le concept sur ceux plus précis de démocratie ou de souveraineté populaire, ce qui ne ferait qu’embrouiller encore davantage la réflexion collective”. Or, en quoi cela embrouille-t-il la réflexion collective? Le populisme de gauche réhabilite le concept de souveraineté populaire, en défendant un populisme démocratique, c’est-à-dire basé sur l’égalité, la défense des droits sociaux et des minorités, l’État de droit, la démocratie représentative, bien qu’il soit aussi en faveur d’une démocratisation plus large des institutions politiques et économiques. Nous pourrions même dire, en prenant la conclusion du dernier opus de Chantal Mouffe Pour un populisme de gauche, que celle-ci défend un populisme libéral et social-démocrate.

Bien sûr, Maclure souligne entre parenthèses sur sa page Facebook que son texte “est basé sur une compréhension du populisme largement partagée dans les sciences sociales, et non sur la théorie particulière et idiosyncratique de C. Mouffe”. Cela s’avère un peu vite en affaires, car le philosophe priorise ainsi la définition du populisme qui l’arrange au sein de cette vaste et confuse littérature, comme s’il y avait un consensus en la matière et que l’interprétation de Mouffe était singulière, voire marginale au final. Or, le populisme est un phénomène sociopolitique complexe (qu’il faut donc éviter de simplifier!), et il s’avère que la version élaborée par Laclau et Mouffe est précisément celle qui sert de socle théorique aux nombreux partisans du populisme de gauche, en commençant par Podemos, La France insoumise, Québec solidaire, etc.

En évitant de discuter, de critiquer, voire même de tenir compte de la version démocratique et robuste du populisme de gauche, on se contente alors de construire un homme de paille, facile à discréditer du point de vue des “gens raisonnables” qui cherchent à retrouver la raison dans un monde enclin à la post-vérité. Or, les forces progressistes ne se disent pas bêtement “faisons exactement comme les populistes de droite, en utilisant leurs méthodes démagogiques mais en défendant un projet de gauche”; ils cherchent plutôt à définir un sujet collectif vaste et pluriel pour construire une majorité politique en faveur d’un projet démocratique de réformes radicales.

En d’autres termes, Maclure semble suggérer que le populisme de gauche serait une sorte de “trumpisme de gauche”, et il occulte rapidement toute justification plus sophistiquée sous couvert qu’il s’agirait d’une interprétation idiosyncratique qui ne mérite même pas d’être débattue. L’étiquette “populiste” est une fois de plus utilisée pour disqualifier des positions politiques qui “contribueraient à l’affaiblissement de nos standards épistémiques communs”, en faisant la promotion du baratin et du machiavélisme. Une fois écartée cette conception réductrice et caricaturale du populisme de gauche, il faut minimalement définir cette logique politique. D’une part, il est vrai que le populisme de gauche cherche à opposer le peuple à l’oligarchie, mais il faut préciser comment la construction du sujet populaire se distingue du populisme de droite qui le définit par une identité culturelle homogène opposée aux minorités. Comme le souligne Eric Martin dans son compte rendu du livre de Mouffe, il s’agit de construire un peuple démocratique, pluraliste et citoyen à mille lieues du “Nous” ethnique.

“Le discours populiste de gauche doit s’adresser aux gens en tant que citoyens et participants actifs d’une communauté politique, et non pas seulement en tant qu’individu juridique, porteur de droits.” Si nous regardons les plateformes citoyennes de Barcelona en Comú, le discours de Podemos, la France insoumise, Bernie Sanders et Québec solidaire, on voit rapidement que le populisme de gauche adopte une posture où le peuple est davantage ancré dans une perspective de souveraineté populaire et de nationalisme civique, tout en défendant ardemment le principe de pluralité.

Par ailleurs, il faut remarquer que le populisme de gauche implique un réel ancrage dans un projet égalitaire et inclusif, contrairement à certaines versions floues du populisme de type “ni gauche ni droite”. À la fin de son texte, Maclure suggère que “le triste sort du Mouvement 5 Étoiles en Italie devrait inciter à la prudence. Se réclamant à l’origine du populisme de gauche, le parti partage maintenant le pouvoir avec la Ligue du Nord, un parti populiste qui se rapproche souvent dangereusement de l’extrême droite”. Ainsi, le flirt avec le populisme de gauche pourrait nous mener à un flirt avec l’extrême droite une fois au pouvoir!

Néanmoins, Maclure semble ignorer le fait que le Mouvement 5 Étoiles (M5S) n’a jamais défendu le populisme de gauche, mais une forme de populisme transversal et ambigu qui implique des mesures redistributives et réformes environnementales progressistes, mais aussi des positions de droite, notamment en matière d’identité et d’immigration. Cette ambivalence a été critiquée dès le début, et il n’est pas étonnant que l’ensemble des populistes de gauche en Europe se sont méfié du M5S depuis ses débuts. Le populisme “ni gauche ni droite” et toutes les confusions qui en découlent a bien sûr favorisé l’alliance étrange entre le M5S avec la Ligue du Nord; mais cet argument ne s’applique à des formations politiques comme Québec solidaire ou d’autres figures comme Bernie Sanders qui n’ont aucune ambiguïté sur la question d’immigration, de la justice économique, sociale, raciale et environnementale. Par exemple, un rapprochement hypothétique entre entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon est tout à fait impensable selon la quasi totalité des analystes politiques en France. En résumé, il ne faut pas mettre tous les populistes “non-conservateurs” dans le même panier, car cela ajoute à la confusion collective au lieu d’éclairer un débat raisonnable sur les vertus et limites du populisme de gauche.

De plus, nous pouvons noter des débats intenses entre populistes de gauche, si nous regardons du côté des débats idéologiques et stratégiques qui opposent Pablo Iglesias et Íñigo Errejón en Espagne par exemple. Pour discuter adéquatement des enjeux du populisme de gauche, il ne faut pas donc pas se contenter de constructions théoriques issues de certains chercheurs en sciences sociales qui cherchent à expliquer la “vérité” du populisme par des portraits schématiques, mais bien aller voir du côté des acteurs politiques, des débats effectifs et des enjeux stratégiques complexes qui ont cours dans cette arène, comme avec cette analyse fine des divisions au sein de Podemos qui met en relief la crise de l’hypothèse populiste au sein du parti.

Au-delà du populisme réactionnaire et du néolibéralisme progressiste

Ensuite, il faut écarter le stéréotype maintes fois répété selon lequel le populisme de gauche favoriserait une conception homogène du peuple, avec un parti pris en faveur des classes populaires blanches qui occulterait les droits des minorités. Il faut aller voir ici du côté de Nancy Fraser qui défend une version du populisme de gauche différente mais complémentaire à celle de Mouffe. Dans son article De Clinton à Trump, et au-delà, Fraser reprend sa conception de la justice en termes de redistribution et de reconnaissance afin de bien distinguer le populisme réactionnaire du populisme progressiste.

“La « classe ouvrière » invoquée par Trump est traditionnelle et étroite : blanche, hétérosexuelle, masculine et chrétienne, fondée sur l’extraction minière, le forage, le bâtiment et l’industrie lourde. Par contraste, la « classe ouvrière » que Sanders courtise est plus large, comprenant non seulement les ouvriers des usines de la Rust Belt, mais aussi les fonctionnaires et les employés des services, notamment les femmes, les immigrés et les personnes de couleur. Il en découle deux esquisses différentes d’un nouveau sens commun.

Celle de Trump est le populisme réactionnaire, qui promet d’associer politique de reconnaissance réactionnaire à une politique de redistribution populiste : le mur à la frontière mexicaine et des investissements massifs dans les infrastructures. En face, Sanders envisage un populisme progressiste qui articule une politique de reconnaissance inclusive à une politique de redistribution en faveur des familles ouvrières : réforme de la justice pénale et assurance-santé universelle ; droit à l’avortement et gratuité de l’université ; droits des minorités sexuelles et démantèlement des grandes banques.”

Outre cette distinction entre populistes de droite et de gauche, il faut ajouter le phénomène du libéralisme centriste à la Justin Trudeau, Emmanuel Macron ou Hillary Clinton, qui adoptent selon Fraser le discours du néolibéralisme progressiste. Cette expression, qui peut sembler paradoxale à première vue, permet de mettre en relief une politique de redistribution néolibérale avec une politique de reconnaissance inclusive. Voici comment Fraser définit ce bloc historique ou alliance idéologique qui a été relativement prédominante dans l’espace politique contemporain avant la résurgence des populismes:

“Le bloc progressiste-néolibéral associe un programme économique d’expropriation et de ploutocratie à une politique progressiste-méritocratique de la reconnaissance. La composante distributive de cette alliance est néolibérale. Déterminées à libérer les forces du marché de la main de fer de l’État et du boulet des dépenses publiques, les classes qui dirigent ce bloc cherchent à libéraliser et à mondialiser l’économie capitaliste. Cela revient, en réalité, à la financiarisation de l’économie : démantèlement des obstacles à et des protections contre la libre circulation du capital ; dérégulation bancaire et explosion des prêts abusifs (predatory debt) ; désindustrialisation, affaiblissement des syndicats et multiplication des emplois précaires et mal rémunérés. Communément associées à Ronald Reagan, mais largement mises en œuvre et renforcées par Bill Clinton, et poursuivies par ses successeurs, ces politiques ont abaissé le niveau de vie des classes ouvrières et moyennes, tout en transférant la richesse et la valeur vers le haut de l’échelle sociale – principalement vers le 1 %, bien entendu, mais aussi vers les cadres supérieurs.

Sans fard, toutefois, le projet de financiarisation ne peut recueillir de large soutien. Pour qu’il devienne hégémonique, il faut lui donner une cure de jouvence, renforcer son pouvoir de séduction en l’associant à d’autres désirs – non économiques – d’émancipation. […] Au cœur de cet ethos, on trouve des idéaux de « diversité », d’« émancipation » (empowerment) des femmes et de défense des droits des minorités sexuelles ; le post-racisme, le multiculturalisme et l’écologisme. Ces idéaux sont interprétés d’une manière particulière et limitée, parfaitement compatible avec la « Goldman-Sachsification » de l’économie américaine : la protection de l’environnement devient le marché du carbone ; la promotion de la propriété de son foyer donne lieu à des prêts à risques (subprimes) regroupés et revendus comme des titres financiers spéculatifs ; l’égalité se réduit à la méritocratie.”

Enfin, il s’avère que le débat public contemporain est structuré par une polarisation entre les populistes de droite comme Trump d’un côté, et les (néo)libéraux progressistes de l’autre. Cette dynamique écarte la troisième voie du populisme du gauche, car chaque bloc a tendance à considérer le populisme de gauche dans l’autre camp: les libéraux qui sont sceptiques face à l’utilisation “abusive”, “simplificatrice” et soi-disant démagogique d’expressions comme “capitalisme” et “mondialisation néolibérale” ont tendance à considérer l’ensemble des populismes comme des courants hostiles à la raison, à l’État de droit, à une société bien ordonnée et tolérante des minorités. À l’inverse, les populistes de droite ont tendance à mettre les populistes de gauche dans le camp des libéraux inclusifs, des multiculturalistes et mondialistes à la solde de l’islam, de l’oligarchie ou d’une autre forme de conspiration douteuse.

On voit ici que le débat n’est pas aisé. On peut ajouter à cela le fait que la sphère politique, selon moi, n’est pas d’abord composée d’un ensemble d’individus libres et égaux débattant de façon rationnelle à la manière des philosophes, en pondant successivement les préférences, croyances, conceptions personnelles de la vie et bonne à l’aide de bons et moins bons arguments pouvant être filtrés par une conversation sereine. Cette vision idéalisée de la discussion publique, critiquée par des travaux de démocrates délibérativistes comme Nancy Fraser, Iris Marion Young, Jane Mansbridge et Archon Fung, mais aussi par des philosophes comme Machiavel, Rousseau, Marx, Lefort, Mouffe et Rancière, et les nombreux travaux en sociologie des mouvements sociaux, considèrent l’arène politique d’un point de vue agonistique.

Pour le meilleur et pour le pire, l’arène politique comporte un degré irréductible de conflictualité, avec des identités collectives, exigences démocratiques plus ou moins insatisfaites, intérêts antagonistes, récits nationaux, affects partagés, alliances et convergences possibles entre différents groupes sociaux, cadrages, stratégies de mobilisation, luttes pour l’hégémonie culturelle, et chaînes d’équivalences pouvant se former autour de “signifiants vides”. Bien sûr, loin de moi l’idée de préconiser l’usage de polarisation, de la démagogie, d’un recours abusifs aux émotions et à la conflictualité pour gagner la joute politique à tout prix. Je crois même qu’il est possible d’articuler conflictualité et délibération démocratique, reconnaissance des droits individuels et souveraineté populaire, égalité sociale et ancrage dans une communauté historique de destin, inclusion et populisme démocratique.

Pour évaluer correctement les bienfaits et points aveugles du populisme de gauche, il faudrait d’abord reconnaître qu’il s’agit d’une position dotée d’un minimum de légitimité démocratique, et qu’il s’agit d’un projet politique qui déborde le strict cadre d’une stratégie rhétorique potentiellement dangereuse. Le populisme de gauche, proposition politique complexe qui mérite d’être étudiée compte tenu de son importance grandissante dans l’espace public, comporte bel et une bien une prétention à la validité qui devrait être débattue au-delà des simplifications.

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1 Commentaire sur "Retrouver la raison du populisme de gauche"

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Bonjour M. Durand-Folco, Avez-vous eu l’occasion de vous familiariser avec l’argument que Éric Fassin développe à propos du populisme de gauche? Il est lui aussi d’avis que c’est une mauvaise idée qui au mieux porte à confusion et au pire peut encourager certaines dérives. Son argumentaire ressemble à celui de Jocelyn Maclure sur certains points, bien qu’il soit mieux étayé, plus fouillé. Il a publié un petit ouvrage s’intitulant Populisme: le grand ressentiment. Brièvement, deux des éléments qu’il amène sont: d’une part, que populisme est un mot qui a un sens usuel dont on ne peut faire abstraction. Il ne… Lire plus »
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