La créativité pour sortir la gauche de l’impasse

La créativité pour sortir la gauche de l’impasse

Notre époque est à la fois terrifiante et source d’espérance.

Elle est terrifiante par sa trajectoire et son nihilisme. Nous savons que la crise écologique s’amplifie, nous savons que les inégalités atteignent de nouveaux sommets, nous avons sous nos yeux le recul de la démocratie, la montée des nationalismes et du racisme décomplexé. Et pourtant, il n’y a pas d’alternative dans l’imaginaire collectif. Devant la catastrophe annoncée, nous imaginons le monde post-apocalyptique plutôt que la bifurcation historique. Ou alors, nous préférons ignorer le déluge, et nous conforter dans les victoires passagères.

Cette réaction n’est pas surprenante. Pour se permettre d’imaginer un avenir différent, il faut aussi croire que nous avons le pouvoir d’y faire quelque chose. Or, l’infrastructure de la dissidence (Alain Sears) a subi des assauts répétés depuis le sommet de sa force dans les années 1920. Aujourd’hui, peu de lieux existent pour permettre l’expression des aspirations et des préoccupations du commun des mortels. Peu de lieux existent où il est possible de s’organiser collectivement, de tisser les liens de confiances nécessaires pour passer à l’action collective. Les syndicats ont été passablement affaiblis, et leur bureaucratisation a réduit leur capacité à incarner des outils directement utilisables pour les syndiqués eux-mêmes. Les espaces publics et les lieux communautaires ont fait la place aux centres commerciaux et à la spéculation immobilière. L’espace organique qui pouvait exister autour du lieu de travail et son ancrage dans la communauté ont été disloqués par l’expansion des banlieues et l’adoption généralisée d’une urbanité axée sur la voiture personnelle. Il n’est pas question de disserter sur l’ensemble des facettes de cet affaiblissement général de l’infrastructure de la dissidence – mais le constat est là: en Occident, la capacité d’action collective autonome contre l’élite s’est considérablement atténuée au cours du dernier siècle. Le néolibéralisme et l’austérité n’en sont que les deux itérations les plus récentes.

À partir de ce constat, devons-nous pour autant nous résigner? L’histoire nous montre que même si nous n’avons pas les forces maintenant, rien ne dit que nous ne pouvons pas justement la reconstruire cette infrastructure de la dissidence. Quand Marx écrivait le Capital, les luttes populaires semblaient éteintes en Europe. Après la violente suppression du printemps des peuples, en 1848, la gauche radicale européenne était en déroute complète. Le taux de grève chuta, les socialistes et anarchistes de tout genre partirent en exil, les organisations politiques contestataires furent démantelées. C’est dans ce creux, où tout était à réinventer, que sont nées les oeuvres phares qui orientèrent les luttes socialistes et communistes pour les décennies à venir. (G. D. H. Cole) Un peu après le soubresaut de la commune de Paris, les luttes populaires explosèrent partout en occident à partir des années 1890, pour culminer par la vague de luttes populaires révolutionnaires qui suivit la Première Guerre mondiale. (Russie, Ukraine, Allemagne, Hongrie, Finlande, Italie, Irlande, Espagne, Nicaragua, Mexique, Chine, etc.) Même là où il n’y a pas eu de mouvements révolutionnaires en tant que tels, le début de 20e siècle a été le théâtre des plus grandes grèves de l’occident – pensons notamment aux vagues de grève générale aux États-Unis et au Canada dans les années 1910.

Rien ne nous garantit que la situation de la gauche s’améliorera dans le futur. L’histoire n’est pas un cycle. Lorsqu’on lit l’histoire à rebours, nous pouvons avoir l’impression qu’elle se répète. Mais il ne faut pas confondre les analogies du passé pour des prédictions du futur. Tout ce que nous pouvons dire de l’histoire, c’est que les défaites d’aujourd’hui ne sont pas garantes du futur. Il est possible de renverser la tendance, mais cela repose sur notre action collective, et cette action pourrait très bien échouer.

Nous ne pouvons bêtement imiter les modèles du passé. Les socialistes du 19e siècle ont pris des décennies à se détacher de l’héritage des révolutions françaises et américaines. À ses débuts, la gauche radicale était avant tout unie autour de l’idée de la révolution inachevée. Il fallut attendre le début des années 1830 pour qu’une analyse du caractère bourgeois des révolutions républicaines émerge. Ce n’est qu’à partir du moment où les socialistes se sont détachés de l’imaginaire et des objectifs démocrates-républicains qu’une nouvelle synthèse a commencé à prendre forme. Il ne suffisait pas de bâtir un ordre juridique égalitaire – il fallait s’attaquer à la propriété des moyens de production. Et c’est alors qu’une nouvelle série de moyens et de stratégies s’est structurée: la grève, les coopératives de travailleurs et la prise de l’État comme levier de transformation des relations économiques.

Ces moyens ont pris des décennies pour être testés. Les projets de communautés coopératives de Owen et Fourrier ont échoué. Une part du syndicalisme s’est orienté vers le corporatisme via les syndicats de métiers. Les conspirations insurrectionnelles des blanquistes ne sont jamais parvenues à faire le coup d’État espéré. Les partis sociodémocrates avec de fortes bases électoralistes se sont bureaucratisés et se sont détournés de leur internationalisme fondateur en votant en faveur du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Chacun de ces échecs fut riche de leçons pour les révolutionnaires. Et c’est parce que la révolution bolchévique fut victorieuse que le Marxisme-Léninisme put s’instituer comme la doctrine stratégique et théorique de référence pour la gauche radicale à l’international. Avec la consolidation de l’U.R.S.S. comme acteur géopolitique important, puis de la Chine, les variantes staliniennes et maoïstes du Marxisme-Léninisme sont non seulement devenu des guides stratégiques, mais aussi des armes idéologiques pour légitimer les nouveaux régimes.

La dégénérescence rapide des révolutions communistes par l’instauration d’une nouvelle société de classe, fondée sur le contrôle de l’État comme instrument d’exploitation, a rapidement indiqué le caractère frauduleux de ces nouvelles “synthèses”. Mais une bonne partie de la gauche s’est accrochée à ces modèles pendant des décennies (et encore aujourd’hui).

Mis à part des groupuscules anarchistes et quelques tendances socialistes minoritaires, la gauche occidentale a été obnubilée par le communisme bureaucratique – ou si est opposé en se réfugiant dans le capitalisme à visage humain que promettait la sociale-démocratie.

Or, il est clair que ces deux voies sont des impasses.

La sociale-démocratie, comme compromis entre les intérêts de la majorité et ceux de la classe possédante, n’a été qu’un interlude dans l’histoire du capitalisme. Elle a émergé au moment où les intérêts des capitalistes ont été les plus clairement menacés (la vague de grèves et de révolutions de l’entre-deux-guerres, puis la montée du bloc soviétique). Mais la classe capitaliste a cessé d’adhérer au compromis quand leurs capacités d’accumulation ont atteint un creux historique (dans les années 1970) et que le mouvement syndical a été domestiqué. Le résultat fut l’offensive néolibérale – offensive qui avance sans cesse depuis.

Les stratégies de résistances des tendances sociales-démocrates, que ce soit à travers les différents partis de gauche mainstream ou les centrales syndicales, n’ont rien pu faire pour ne reverser cette trajectoire. Ils ont pu la ralentir, mais nos victoires se limitent à cela.

Si nous souhaitons éviter la catastrophe annoncée, nous ne pouvons nous contenter de ralentir le rythme du désastre. Nous devons réinventer le projet émancipateur, construire l’alternative à partir des expériences, des symboles et des conceptions contemporaines. Notre tâche commence par formuler une théorie et une alternative générale qui soit taillée sur mesure pour notre époque.

Tout comme les socialistes du 19e siècle ont dû rompre avec l’héritage des révolutions républicaines du 18e (sans pour autant en rejeter les enseignements), nous devons rompre avec le socialisme du 20e siècle. Pas en en reniant ses principes et ses expériences, mais en refusant de s’enfermer dans ses termes, ses concepts, ses débats et son iconographie.

Il serait aussi un peu grossier de réduire l’héritage du 20e siècle au socialisme d’État et à la sociale-démocratie. Les luttes anticoloniales et anti-impérialistes, les luttes antiracistes, les luttes féministes et les mouvements LGBTQ sont autant d’exemples qui ont remis en question la gauche mainstream. Et, même si l’on peut être souvent en désaccord avec les stratégies anarchistes, leur emphase sur la liberté, la démocratie et l’autonomie touchent au coeur de ce qui a fait défaut dans l’expérience soviétique et ce qui fait toujours défaut dans l’État providence. Tout projet de renouvellement doit prendre au sérieux ces perspectives.

Je partagerai donc sur ce blogue mes réflexions sur les avenues théoriques et stratégiques qui pourraient permettre de remettre l’émancipation collective sur la pente ascendante. Je vous invite à me faire part de vos critiques sans filtres, car c’est dans le débat que nos projets naitrons.

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2 Commentaires sur "La créativité pour sortir la gauche de l’impasse"

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Très bon texte, Alain. Merci!
Dans mes cordes.

2 choses. Tout d’abord, [La sociale-démocratie] a émergé  »au moment où les intérêts des capitalistes ont été les plus clairement menacés »: intérêts menacés ou apparue en période de prospérité économique?

Ensuite,  »Tout comme les socialistes du 19e siècle ont dû rompre avec l’héritage des révolutions républicaines du 18e (sans pour autant en rejeter les enseignements), nous devons rompre avec le socialisme du 20e siècle »: vous entendez par là, rompre avec la version bureaucratique du socialisme?

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