Contribution sur les stratégies antifascistes

Contribution sur les stratégies antifascistes

Quelle est la menace réelle de l’extrême droite? Sous quelles conditions pourrait-elle devenir une menace à grande échelle?

Ce n’est pas parce que quelques groupes d’extrême droite existent qu’ils représentent une menace imminente ni qu’ils sont garants de croître. De la même manière, des groupuscules socialistes, communistes et anarchistes ont pu exister pendant des décennies en occident sans jamais constituer une force politique majeure.

Les groupes d’extrême droite peuvent constituer un danger immédiat pour la gauche radicale et les minorités s’ils décident d’attaquer physiquement leurs adversaires, mais il s’agit d’un danger mineur dans l’échelle des luttes à mener (par rapport à la répression étatique, les coupures dans les services sociaux, la crise écologique, les invasions étrangères, la fermeture des frontières aux migrants, etc.)

Le danger avec l’extrême droite, c’est de les voir gagner en puissance. Et si le sujet est à l’ordre du jour actuellement, c’est qu’il semble y avoir un mouvement de fond avec la progression des partis d’extrême droite en Europe (dont le Front national) et l’élection de Trump.

Sur les conditions de réalisation du néo-fascisme au 21e siècle

Ceci dit, même la progression électorale de ce genre de mouvement n’est pas une condition suffisante pour permettre l’application d’un programme néo-fasciste. On le voit avec l’élection de Trump: malgré une rhétorique fortement réactionnaire, il peine à mettre son programme en place. Le « Muslim ban » est bloqué par les tribunaux, ses tentatives de mettre fin au « Obamacare » se butte à des résistances au sein même de son parti, sa politique étrangère est, en fait, en continuité avec la politique de son prédécesseur, et les déportations de sans-papiers étaient en fait supérieur sous Obama que sous Trump.

Pourquoi? L’État n’est pas un appareil dont on peut simplement prendre les commandes suite à une élection. D’une part, le pouvoir d’État est moins centralisé qu’ont pourrait le croire: ce que certains appellent le « deep state » désigne le réseau étendu de fonctionnaires qui possèdent une expertise et qui occupent des postes clefs dans l’implantation des mesures. Les pouvoirs exécutifs et législatifs ont une influence déterminante, mais ils peuvent faire face à une résistance importante à l’intérieur de l’appareil d’État. Cela est aussi vrai pour des changements venant de l’extrême droite que de la gauche radicale: on peut s’attendre à une certaine défense du statu quo par la bureaucratie étatique.

Le système capitaliste est aussi caractérisé par une dualité du pouvoir. Une portion importante pouvoir social est accumulé sous la forme de capital et, partout, ce pouvoir est constitutionnellement protégé contre l’intervention de l’État. Évaluer le rapport de force effectif existant entre le pouvoir du capital et celui de l’État est une chose complexe qui varie selon les États et leur situation géopolitique. Cela dit, aucun État ne peut agir sans un certain soutien des détenteurs de capitaux. La classe capitaliste n’est pas nécessairement unifiée, mais sans le soutien d’une fraction significative de celle-ci, la capacité d’action de l’État est généralement extrêmement limitée.

C’est cet état de fait qui limite sévèrement les stratégies de gauche axées sur l’élection d’un gouvernement de gauche. Partout où de tels gouvernements furent élus, l’élite économique a fait front commun pour bloquer les réformes les plus menaçantes pour ses profits. Lorsque des mesures progressistes ont effectivement pu être appliquées, c’est qu’un large mouvement social était présent pour faire contrepoids au pouvoir économique et forcer la mise en place des mesures sociales.

La même dynamique est à l’oeuvre pour l’extrême-droite: elle doit non seulement devenir une force électorale, prendre le contrôle du législatif et de l’exécutif, et avoir un soutien populaire significatif pour pouvoir appliquer son programme, mais elle doit également sécuriser un appui d’une faction importante de la classe capitaliste.

Or, avant qu’une telle faction n’appuie un programme néo-fasciste, il faudra une crise importante. Il ne faut pas surestimer le fondement réactionnaire des élites économiques: ceux-ci vont préférer la stabilité d’un statu quo qui leur est favorable à un changement radical, aussi réactionnaire soit-il.

Les conditions de réalisation du fascisme et du nazisme dans les années 1930 en Europe étaient directement liés à la profondeur de la crise du capitalisme et à la menace du communisme. Pour protéger leurs intérêts, une fraction importante de la bourgeoisie de l’époque était prête à se rallier à une option autoritaire et répressive, capable de casser les mouvements sociaux et capable de relancer les conditions de l’accumulation capitaliste via des investissements publics importants – notamment par la guerre.

Clarifions toutefois que le nazisme et le fascisme n’ont pas émergé directement de la classe capitaliste. Il s’agissait de mouvements populistes, initiés par des groupuscules idéologiques, dont la croissance était ancrée dans les classes populaires. C’est une fois que ces mouvements ont pu démontrer leur légitimité auprès d’une masse importante de gens qu’il était devenu envisageable pour l’élite économique de les soutenir. Et c’est parce que la crise était profonde qu’ils ont fait le saut.

Aujourd’hui, la crise est loin d’être suffisamment profonde pour que les grands propriétaires de capitaux n’acceptent des changements radicaux. Même aux États-Unis, Trump peine à obtenir un soutien des élites – à la fois des démocrates et des républicains, de l’appareil d’état, du pentagone que de la classe capitaliste.

Il faut reconnaître cet état de fait pour comprendre le contexte stratégique dans lequel nous opérons. Globalement, nous sommes dans une crise latente. La crise écologique se fait sentir, mais elle n’a pas frappé de plein fouet. L’économie stagne depuis la crise des subprimes, mais les conditions d’accumulation du capital ne sont pas encore en danger. Depuis 10 ans, la classe capitaliste a pu s’enrichir malgré une croissance faible. Ceci dit, plusieurs indicateurs montrent qu’ont atteindra les limites du régime d’accumulation temporairement mis en place depuis 2008. En effet, la croissance stimulée par l’endettement public en occident, et le crédit massivement investi dans le secteur privé en Chine vont atteindre leurs limites.

La crise des migrants en Europe, quant à elle, ne menace pas frontalement la stabilité sociale. Ce qu’elle fait, toutefois, c’est qu’elle nourrit le terrain pour les groupes d’extrême droite. Et si la stagnation économique ne menace pas directement l’accumulation capitaliste en ce moment, elle précarise les travailleuses et travailleurs. L’extrême droite mise sur cette précarité.

À l’échelle géopolitique, la montée de la Chine comme potentielle force de remplacement de l’hégémonie américaine, l’attitude de plus en plus belliqueuse de la Russie et la déstabilisation du Moyen-Orient provoquent des chamboulements importants qui pourraient, à terme, mener à un conflit interimpérialiste.

Les conditions ne sont pas réunies en ce moment pour la mise en place d’un régime néo-fasciste, mais l’éclatement d’une ou de plusieurs de ces crises pourrait changer la donne. La combinaison d’une crise économique d’ampleur, l’intensification de la crise écologique, et la confrontation militaire qui pourrait en résulter dressent un portrait sombre de l’avenir. Un portrait extrêmement propice au néo-fascisme.

Que faire?

Je pourrais faire ici la rhétorique classique du ‘socialisme ou barbarie’. J’y adhère dans ses grandes lignes, mais une telle rhétorique ne répond pas précisément aux besoins de notre époque. S’il est vrai qu’ultimement, la meilleure option serait de sortir du capitalisme et de bâtir une société réellement égalitaire, les conditions de réalisation d’un tel plan sont au-delà de l’échéancier qui s’impose à nous dans la lutte contre l’extrême droite.

Dans la mesure où la sortie du capitalisme n’est pas imminente, nous nous retrouvons à défendre, de facto, l’ordre libéral contre l’autoritarisme réactionnaire. C’est pourquoi nous recevons des appuis étranges de Couillard, déclarant « Dans ce conflit-là ou dans cet affrontement entre des gens qui prônent – subtilement ou non – le racisme et la xénophobie et ceux qui s’opposent au racisme et à la xénophobie, il faut choisir son camp. Moi, j’ai choisi le mien. C’est celui de s’opposer au racisme et à la xénophobie ». C’est également pour cette raison qu’aux États-Unis, des entreprises comme Uber, l’élite démocrate et des lobbys libéraux réformistes sont extrêmement actifs dans la lutte contre Trump et l’extrême droite.

Stratégiquement, ces appuis sont une arme à double tranchant. Bien qu’ils peuvent nous permettre d’augmenter significativement l’opposition aux groupes d’extrême droite, toute association avec l’élite économique et politique contribue à repousser les ‘perdants’ du système dans les bras de l’extrême droite. À terme, le danger de cooptation est également important, et toute mobilisation récupérée par l’élite nous empêche de construire les bases pour une transformation à long terme de la société.

Notre stratégie doit alors combiner deux aspects: d’une part, il faut empêcher la croissance des groupuscules d’extrême droite pour empêcher que, la crise venue, ils soient suffisamment fort pour constituer une option politique crédible aux yeux de la population et de la classe capitaliste. D’autre part, il faut construire la mobilisation de telle sorte qu’elle renforce la puissance du camp de l’émancipation, du camp de l’égalité (J’y inclus les différentes tendances de la gauche radicale). Si l’abolition du capitalisme n’est pas à nos portes, il n’en demeure pas moins que l’ensemble nos luttes doivent s’inscrire dans une perspective à long terme où l’on augmente notre capacité structurelle à réaliser une transformation sociale égalitaire.

Toute politique d’alliance et de coalition large contre l’extrême droite doit naviguer entre ces deux impératifs.

Violence contre l’extrême droite: entre légitimité et stratégie

Avec ces objectifs à long terme en tête, nous pouvons évaluer les avenues stratégiques à court terme qui s’offrent à nous.

Tout d’abord, un mot sur l’utilisation de la confrontation physique contre les partisans de l’extrême droite. Ces individus sont nos ennemis politiques, il n’y a aucun doute là-dessus, et nos chances de les convaincre par l’argumentation rationnelle sont extrêmement faibles. Leur discours est ouvertement autoritaire, raciste, xénophobe et réactionnaire, et il faut reconnaître le danger qu’ils posent s’ils parviennent à croitre. Si la violence est nécessaire pour arrêter leur progression, alors cette violence est légitime, car les conséquences de leur ascension seraient dévastatrices.

Cela dit, reconnaître la légitimité de cette violence ne signifie pas que cette violence soit stratégique. Ne pas exclure la violence comme moyen ne signifie pas que la violence soit, effectivement, un moyen efficace pour arriver à nos fins. On peut tracer de nombreux parallèles où la répression d’un mouvement a spécifiquement l’effet contraire à l’objectif voulu: la répression violente de la criminalité peut avoir comme effet de renforcer le milieu criminel ou encore le bombardement du Moyen-Orient radicalise plus rapidement de nouveaux militants islamistes qu’elle n’en tue. Notre expérience dans la gauche radicale montre même que la répression policière contribue souvent à radicaliser et mobiliser un plus grand nombre de personnes.

L’efficacité de la violence repose sur un délicat équilibre, cela est vrai peu importe qui l’utilise: une armée, un État, ou un mouvement social. Elle est efficace lorsqu’elle neutralise physiquement l’ennemi ou sème la peur au point d’en paralyser sa capacité d’action. Elle est contre-productive lorsqu’elle provoque un sentiment d’injustice, lorsqu’elle n’est pas reconnue comme légitime, et qu’elle permet à ses victimes de l’utiliser pour attirer la sympathie et recruter de nouveaux adhérents.

La violence ne peut donc pas être utilisée seule: pour être efficace, elle doit être accompagnée d’un exercice de légitimation. Ensuite, elle doit être suffisamment percutante pour paralyser l’adversaire. Si elle ne provoque pas la peur, elle est inutile. Mis à part en cas d’autodéfense, attaquer physiquement des militants d’extrême droite n’est utile que si ce type d’action est suffisamment répandue, systématique et menaçante pour que ceux-ci aient peur de se manifester en public.

Dans le contexte actuel, aussi légitime soit-il de frapper des nazis, cette tactique est d’une utilité questionnable. Sur le plan de la confrontation, l’expérience récente aux États-Unis démontre que l’extrême droite est tout simplement mieux préparée aux confrontations physiques. Face à d’ex-militaires, nous ne faisons pas le poids, et notre violence ne les terrifie aucunement.

Isoler l’extrême-droite

Nous n’avons ni les moyens physiques de réprimer les groupuscules d’extrême droite ni la capacité de légitimer dans l’espace public une telle répression violente. Dans ce contexte, l’idée d’un affrontement de type ‘paramilitaire’ est un cul-de-sac.

Considérant nos objectifs à long terme, notre stratégie doit avant tout viser à prévenir l’expansion des groupes d’extrême droite, à réduire leur capacité à se légitimer auprès des classes populaires. Cela doit se faire, idéalement, en légitimant notre alternative, plutôt qu’en s’articulant à une simple défense de l’ordre libéral.

Il ne s’agit pas que d’un simple travail de communication publique (je vais finir par écrire la 3e partie de Confiance et Hégémonie qui porte sur cette question): l’intervention via des médias de masse que nous ne contrôlons pas a un impact tout au plus superficiel. La bataille « idéologique », elle se fait avant tout dans les communautés concrètes, via les liens de confiance directs que nous tissons: sur nos lieux de travail, sur nos lieux d’études, dans nos familles, avec notre voisinage, etc. (voir Confiance et hégémonie, 2e partie).

Pour mener efficacement cette bataille, nous avons besoin de prétextes pour créer des débats dans nos communautés, pour aborder nos collègues et les convaincre du danger que représente l’extrême droite. Les manifestations et les contre-manifestations sont d’excellentes opportunités pour cela. Mais alors, elles ne représentent pas une fin en soi. Ce sont des occasions pour engager notre milieu, et des tests de notre influence.

L’objectif de telles manifestations est de ratisser aussi large que possible, d’isoler l’extrême droite en convainquant un nombre toujours plus grand de s’y opposer et de démontrer, dans la rue, leur marginalité. La manifestation de Boston aux États-Unis fut une réussite éclatante sur ce plan (les antiracistes étaient plusieurs dizaines de milliers, alors que l’extrême droite comptait au plus une centaine de personnes). Au Québec, nous n’avons toujours pas atteint ce genre de résultat.

La manifestation de Québec du 20 août dernier, malgré le sentiment de victoire que nous pouvions ressentir à empêcher la meute se sortir de son parking, n’a pas permis de délégitimer la Meute. La tactique de blocage était symboliquement importante pour mettre de l’avant la nécessité de confronter l’extrême droite. Elle envoie un message clair: nous ne laisserons pas passer ce mouvement. Nous gagnerons si nous pouvons convaincre une majorité qu’il est légitime d’être intransigeant face à ces mouvements autoritaires et réactionnaires. Cela dit, nos adversaires ont brillamment retourné la situation à leur avantage, ils ont su profiter de la complaisance des médias de masse à leur égard. Nous devons composer avec cet état de fait et nous adapter. Cela ne signifie pas d’abandonner les actions de ce type, au contraire. Il faut cependant augmenter significativement notre capacité à la légitimer.

Pour que notre lutte soit efficace, elle doit sortir des milieux traditionnels de la gauche radicale. Elle doit pouvoir rejoindre nos collègues, nos voisins, notre famille. Elle doit offrir des moments de mobilisation inclusive pour que puissent participer ceux qui ne souhaitent pas une confrontation directe physique avec l’extrême droite (bien qu’on ne doit pas se limiter à cela). Elle doit pouvoir impliquer directement des organisations de masse comme des syndicats locaux et des associations étudiantes. Et finalement, elle doit produire un discours accessible et clair, qui sorte de l’iconographie et du jargon traditionnel des mouvements antifascistes.

La gauche radicale a présentement l’initiative dans cette lutte. Il est important que nous ne la perdions pas et que nous assumions ce leadership pour construire une hégémonie de la lutte au fascisme sur des bases qui ne soient pas strictement libérales, mais plutôt intrinsèquement anticapitalistes.

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