Vers une critique immanente de Guy Rocher et du projet de laïcité

Vers une critique immanente de Guy Rocher et du projet de laïcité

En réécoutant attentivement l’intervention de Guy Rocher à la commission parlementaire sur le projet de loi 21, j’aimerais répondre à certaines remarques et nuancer les propos d’un commentaire Facebook que j’ai formulé en réaction au danger d’une éventuelle reconfessionnalisation au Québec. Mon but est ici de préciser ma pensée quant aux déficits de l’analyse sociologique de M. Rocher, et de proposer une réponse plus substantielle qui ouvre à la réflexion sur les limites et la portée historique du principe de laïcité.

Tout d’abord, M. Rocher ne nage pas en plein délire de façon générale, car son propos est cohérent, bien articulé, clair et lucide dans l’ensemble. Cela dit, concernant le risque d’une reconfessionalisation au Québec (voir la vidéo de Guy Rocher à 37min25), je crois que sur ce point particulier, on est bien en présence d’un délire, soit de « l’état d’une personne qui se fait une fausse représentation des réalités qui l’entourent » (définition Antidote). Le sociologue exagère une menace perçue qui n’a pas d’ancrage dans la réalité sociale, outre les discours et les opinions martelées dans plusieurs médias. S’il ne faut pas rejeter le « sens commun » du revers de la main, l’analyse sociologique ne peut s’en tenir au gros bon sens et aux idées reçues. Comme le dit Gaston Bachelard, la science progresse à rebours des perceptions immédiates.

Ce point est d’autant plus important, car la perspective de M. Rocher, contrairement à la majorité des interventions sur la laïcité qui renvoient à des considérations morales et juridiques, se place d’emblée sur le terrain historique et sociologique.

Tout d’abord, rendons César ce qui appartient à César: le processus de démocratisation du système d’éducation n’aurait jamais été possible sans la déconfessionnalisation parallèle des écoles et de l’enseignement. Sur ce point, il faut admettre que la laïcisation des institutions publiques, et de l’enseignement en particulier, constitue un élément fondateur du modèle québécois et une trame de fond de la Révolution tranquille.

Or, cela veut-il dire que nous faisons actuellement « un virage à 480° » (sic), en accordant priorité aux convictions religieuses des enseignants, au détriment de la liberté de conscience des enfants et des parents? Cela veut-il dire que nous renions le principe de laïcité et allons à contre-courant de ce que la société québécoise fait depuis 50 ans? C’est bien ici que le glissement s’opère. On sent bien sûr un attachement profond et viscéral au principe de laïcité, lequel est constitutif de l’auto-représentation de la société québécoise; mais est-ce que l’interprétation de ce principe et les justifications qu’offrent Guy Rocher sont convaincantes? J’en doute.

Guy Rocher considère à juste titre que la société contemporaine se caractérise par un pluralisme des valeurs et une fragmentation religieuse irréversible. « L’avenir n’est pas à l’unité religieuse. Le consensus fidelium c’est fini ». Cela amène donc la question centrale du rapport entre la majorité et les religions minoritaires, et à l’égalité de traitement entre ces religions minoritaires que Rocher revendique. À partir de ce constat, nous pouvons faire l’hypothèse que le « débat sur les valeurs », ainsi que le retour de l’enjeu de la laïcité ne surgissent pas de nulle part. La crise des valeurs est elle-même le produit historique du processus de déconfessionnalisation, de pluralisation et de modernisation de la société québécoise qui a fait éclaté le consensus religieux d’antan. Rocher semble inquiet pour l’avenir, notamment en ce qui concerne les rapports entre la majorité et les minorités, et je partage son inquiétude. Cependant, c’est la réponse particulière qu’il apporte au problème pratique du vivre-ensemble, qui non seulement ne permet pas de résoudre la situation, mais renforce les contradictions qu’elle prétend combattre.

À ce titre, Rocher souligne que les religions ne sont pas égales d’un point de vue sociologique, que ce soit en termes de richesse, de visibilité, de nombre d’adeptes, etc. Il ne parle pas ici de la supériorité morale de certaines religions sur d’autres, mais d’une inégalité de fait entre diverses religions. Or, de cette simple analyse il tire une conclusion douteuse: voulant assurer un traitement égal à toutes les religions minoritaires, il souligne du même souffle que l’islam prend plus de place que les autres, qu’elle est plus visible et pose donc problème. Rocher ajoute rapidement qu’il faut éviter que ce projet de loi soit perçu comme étant anti-islamique, mais en ajoutant immédiatement qu’il se trouve que dans la conjoncture actuelle, l’islam a une visibilité supérieure aux autres. Par conséquent, l’État devrait donc jouer un rôle d’égalisateur, bref corriger cette inégalité et remettre l’islam à sa place, afin de restaurer la neutralité des institutions publiques.

Par ailleurs, M. Rocher soutient qu’il faut protéger les enfants contre les effets possibles du port de signes religieux, sans qu’il soit capable de montrer ses effets et d’identifier les risques évoqués. Il rejette le fardeau de la preuve en disant que ce n’est pas à lui de démontrer les risques qu’il évoque. « Le vêtement parle », le signe signifie, c’est là une trivialité, mais est-ce que les signes religieux endoctrinent les enfants et leur causent du tort? Rocher ne soutient pas cela de façon grossière, et se contente de dire qu’« il ne faut pas prendre cela à la légère ». Mais il souligne tout de même que la simple visibilité de l’islam dans l’école est contraire à la laïcité de l’enseignement.

M. Rocher donne ensuite l’exemple d’un enfant qui serait écartelé entre la foi de ses parents (que ceux-ci soient chrétiens ou Témoins de Jéhovah) et celle de son enseignante (disons musulmane), et que cette tension serait problématique. Or, le sociologue affirme lui-même que la fragmentation religieuse définit le paysage de la société moderne. Au lieu que l’enfant soit mis en présence de la diversité religieuse, sans qu’aucune conviction lui soit imposée et qu’il puisse apprendre à exercer librement son jugement, devrait-on selon lui le protéger contre les menaces possibles du monde moderne en offrant une neutralité d’apparence, en retirant tous les signes religieux? Permettez-moi de nommer cela une neutralité de façade, qui n’efface aucunement les convictions morales, politiques et religieuses des enseignants.

Par ailleurs, alors que M. Rocher répète qu’il ne faut pas favoriser une religion au détriment des autres, il défend un projet qui va précisément défavoriser certaines religions (dont l’islam en particulier, et dans une moindre mesure, les hommes juifs et sikhs). Les principes de neutralité et de non-discrimination prônés par le discours du sociologue sont donc contredits par les conséquences pratiques de la loi qu’il défend.

Trois formes de critique

Vous pouvez voir ici que je ne fais pas une critique externe du discours de M. Rocher, qui prendrait appui sur la défense des droits individuels, une théorie de la justice ou un autre critère moral de mon cru. Je pars plutôt des prémisses de Rocher lui-même, en essayant de montrer que la mise en application du principe de laïcité qu’il défend s’avère contradictoire et problématique, et ce de son propre point de vue.

Mais je ne fais pas non plus une simple critique interne, qui dirait par exemple qu’il y a un décalage entre les valeurs défendues et les actions proposées, entre le principe de laïcité et le projet de loi 21. La critique interne est particulièrement utile pour montrer que certains principes de liberté, de justice, d’égalité ou de laïcité ne renvoient pas à des idéaux moraux sortis de la tête de philosophes ou de quelconque idéologie étrangère, mais que les critères d’évaluation servant de fondement à la critique se trouvent dans les normes, les valeurs et les représentations d’une société particulière. Par exemple, en plaidant pour l’ouverture vers l’autre et l’égalité homme/femme, on peut critiquer la persistance de comportements racistes et des inégalités entre les sexes dans la société québécoise, en montrant l’écart entre ces valeurs et la réalité sociale actuelle. Nous aurions alors à faire un effort supplémentaire pour être à la hauteur de nos propres idéaux, et changer la société en conséquence afin de retrouver une certaine cohérence avec cette représentation de nous-mêmes.

Or, je voudrais ici développer une troisième forme de critique, soit une critique immanente. Selon la philosophe Rahel Jaeggi dans son article Towards an Immanent Critique of Forms of Life, la critique immanente intervient lorsque des problèmes, crises et conflits surgissent au sein de la réalité sociale, en mettant en évidence les dysfonctionnements internes d’une certaine forme de vie. Une forme de vie, définie comme un ensemble de pratiques sociales liées par des normes, des institutions et une certaine épaisseur historique, représente un processus d’apprentissage collectif visant à résoudre des problèmes pratiques posés par la vie en société. Si nous prenons le cas de la société québécoise conçue comme forme de vie, celle-ci a jadis amorcé un processus de laïcisation pour résoudre le problème de la démocratisation du système d’éducation, de même que pour favoriser le processus de modernisation des institutions à une époque où l’ancien ordre religieux et normatif ne parvenait plus à répondre à certains enjeux structuraux de la société. Alors que le nationalisme conservateur de Duplessis tentait de juguler les pressions centrifuges de la modernité en réaffirmant l’unité symbolique, morale et catholique de la nation, le néo-nationalisme et le libéralisme progressiste du gouvernement Lesage chercha à résoudre ces contradictions par la création de nouvelles institutions publiques, la déconfessionnalisation et la construction d’un nouveau modèle institutionnel adapté aux conditions historiques des années 1960.

Pour juger de la valeur de la laïcité, une critique immanente ne propose pas une évaluation morale des intentions ou des conséquences de la laïcité (en termes de droits ou d’inégalités sociales par exemple), mais se questionne sur sa capacité à résoudre un problème social donné. Pour évaluer la réussite ou l’échec d’une forme de vie, il faut donc concevoir l’histoire des problèmes, des défis, des contradictions et des solutions provisoires qu’une forme de vie a adopté au fil de son existence pour assurer son bon fonctionnement. La critique immanente ne fait pas que réaffirmer dogmatiquement les valeurs établies d’une société particulière en exigeant que la réalité actuelle se conforme à celles-ci, ni que la réalité doit être évaluée à l’aune de valeurs morales universelles, comme le respect des droits individuels ou collectifs. La critique immanente part des normes et des problèmes d’une société donnée et cherche à montrer les incohérences, problèmes et contradictions qui se cachent au sein des pratiques sociales et des représentations collectives elles-mêmes. Elle critique les pratiques et les normes, les formes de vie et les grands principes d’une société en dévoilant leurs contradictions, et en montrant les possibilités de dépassement qui se trouvent déjà en leu sein, comme autant de potentialités inexplorées.

Comme le souligne Marx dans sa correspondance avec Arnold Ruge: « nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec un principe nouveau : voici la vérité, à genoux devant elle ! Nous apportons au monde les principes que le monde a lui même développés dans son sein. Nous ne lui disons pas : laisse là tes combats, ce sont des fadaises ; nous allons te crier le vrai mot d’ordre du combat. Nous lui montrons seulement pourquoi il combat exactement, et la conscience de lui-même est une chose qu’il devra acquérir, qu’il le veuille ou non. »

Critique immanente de la laïcité québécoise

Dans cette perspective, le principe de laïcité qu’invoque Guy Rocher doit être révisé selon nous parce qu’il ne répond plus adéquatement aux contradictions de la société contemporaine. Alors que la laïcisation a pris la forme d’un processus historique visant à sortir le Québec de la domination du catholicisme institutionnalisé en favorisant le passage d’une société religieuse à une société post-traditionnelle, la question de laïcité se pose dans une conjoncture tout à fait différente aujourd’hui. Si elle a effectivement réussi à résoudre les défis pratiques de son temps, en représentant une solution provisoire et relativement efficace du point de vue du bon fonctionnement du système scolaire, il faut se demander si la volonté de réaffirmer le principe de laïcité comme outil de neutralisation des signes religieux joue un rôle pertinent dans le contexte actuel.

Disons d’emblée que la critique d’une laïcité rigide appliquée au port des signes religieux n’équivaut pas à plaider pour l’islam, à favoriser certaines religions minoritaires au détriment des autres, et encore moins à vouloir une reconfessionnalisation des institutions. Elle vise d’abord à faire valoir les effets néfastes potentiels d’une interdiction des signes religieux sur les rapports entre majorité et minorités (renforcement des clivages et du ressentiment de part et d’autre), à soulever l’absence de menace qui justifierait la révision de la charte des droits et libertés du Québec, et à questionner sa pertinence douteuse pour défendre les institutions publiques et scolaires que l’on sous-finance, maltraite et démantèle par ailleurs.

Essayons plutôt de répondre à la question suivante: quel est le principe moteur de la Révolution tranquille? Reprenons la thèse de Guy Rocher sur la démocratisation des institutions et du système scolaire. Dans cette optique, est-ce que l’islam ou ou d’autres religions minoritaire représentent un frein ou un obstacle à ce processus en 2019? Quels sont les mécanismes et les relations de domination qui empêchent la démocratisation de l’éducation aujourd’hui? Comment peut-on reprendre, dans le contexte actuel, le geste fondateur de la Révolution tranquille? Quels sont les risques et les menaces réelles qui pèsent sur le modèle québécois, sur les écoles publiques, sur l’enseignement, sur l’éducation en général, et sur l’avenir des relations entre majorité et minorités? Poser la question, c’est déjà commencer à y répondre, en faisant preuve de créativité.

Comme disait Marx: « nous n’anticipons pas sur le monde de demain par la pensée dogmatique, mais au contraire nous ne voulons trouver le monde nouveau qu’au terme de la critique de l’ancien ». Cet ancien monde est le nôtre, et il ne suffit pas de le reprendre tel quel, en reproduisant les paramètres de l’ordre dominant. Mais il ne s’agit pas non plus de jeter nos principes avec l’eau du bain, en affirmant par exemple que la laïcité serait un principe vétuste et dépassé. Il faut néanmoins repenser cet idéal de fond en comble, afin de le libérer de ses ornières et de libérer son potentiel révolutionnaire, c’est-à-dire sa capacité de transformation de l’ordre établi en fonction des contradictions et défis du monde d’aujourd’hui. Dans sa formulation actuelle, cette laïcité durcie héritée du siècle dernier ne fait pas avancer la société, mais la fige dans une carapace dorée. Disons d’emblée que le projet de laïcité, comme le défunt projet de Charte des valeurs québécoises, ne résoudre ni la crise des valeurs, ni la crise de la culture, ni la crise de l’éducation, ni la crise économique, démocratique et écologique qui structure le Québec du XXIe siècle. Il place une chape de plomb sur une marmite qui continue de bouillir sous les pressions d’un processus d’accélération sociale aux conséquences incertaines.

Enfin, il y a bien une religion dominante qui règne aujourd’hui, dont il faut reprendre la critique de façon d’autant plus systématique qu’elle prolifère sous les débats houleux entre religions minoritaires. C’est à l’aune de cette nouvelle laïcité que nous devons lutter, en reprenant le combat des générations précédentes avec les tâches qui s’imposent pour résoudre les immenses défis de l’époque. Le Québec combat pour la laïcité, mais il se trompe sur l’objet de la laïcité et les forces qui menacent l’intégrité des institutions constitutives de son existence. C’est pourquoi, au fond, il doit s’interroger sur ses propres principes fondateurs, les reconstruire au besoin, afin de surmonter les multiples crises qui pèsent sur son devenir. Pour le meilleur et pour le pire, la société québécoise d’aujourd’hui ne pourra résoudre ses défis en préservant tel quel le modèle dont elle a hérité; elle doit le réinventer, sous peine de rester sur place et se figer. Alors que la déconfessionnalisation à l’égard du catholicisme est quasiment achevée, quelle religion menace l’intégrité de la société québécoise, de l’humanité, et de la biosphère? Une piste de réponse se trouve ici.

 

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier des
wpDiscuz